‹ Théatre completChapitre 220 sur 407 · ISABELLE, BÉATRIX · texte numérisé non relu

ISABELLE, BÉATRIX

ISABELLE

Croyez-moi, Béatrix, faites votre paquet, Sans penser m'éblouir avec votre caquet. Je ne veux plus de vous.

BÉATRIX

Et du moins que je sache Pour quel mal contre moi ma maîtresse se fâche ?

ISABELLE

Vous ne le savez pas ?

BÉATRIX

Ma foi, si j'en sais rien.

Ne puissé-je jamais hanter les gens de bien !

ISABELLE

N'importe, je vous chasse.

BÉATRIX

Eh bien donc, patience !

Je n'ai pourtant rien fait contre ma conscience. Et je veux, si jamais j'ai contre vous manqué. Crever comme un boudin que l'on n'a pas piqué. Tout ce malheur me vient de cette âme traîtresse, Et tout mon péché n'est qu'aimer trop ma maîtresse. Vraiment on dit bien vrai, que toujours les flatteurs Sont plus crus mille fois que les bons serviteurs.

ISABELLE

Oui, dame Béatrix, vous êtes innocente, Il n'est point dans Madrid de meilleure servante ; Vous n'avez point ouvert mon balcon cette nuit? Vous n'alliez pas nu-pieds pour faire moins de bruit?

BÉATRIX

Hélas I je m'en souviens, c'était votre dentelle, Que j'avais mis sécher le long d'une ficelle. Et j'eus peur que la nuit on la prît en ce lieu.

ISABELLE

Vous ne parlâtes point?

BÉATRIX

C'est que je priais Dieu.

ISABELLE

Quoi! si haut...

BÉATRIX

Je le fais, afin que Dieu m'entende, Et la dévotion en est beaucoup plus grande.

ISABELLE

Et l'homme qui sauta de mon balcon en bas, Etait-ce ma dentelle?

BÉATRIX

Ah ! ne le croyez pas.

ISABELLE

Je l'ai vu, Béatrix.

BÉATRIX

Ah I ma bonne maîtresse.

Il est vrai ; don Louis...

ISABELLE

Ah I Dieu, ce nom me blesse.

Quoi! ce fut don Louis?

BÉATRIX

Oui, votre beau cousin.

ISABELLE

Mon beau cousin, méchante, et pour quel beau dessein L'aviez-vous introduit, infâme, abominable ?

BÉATRIX

Si c'est un grand péché que d'être charitable, Vous avez grand sujet de me crier bien fort ; Mais si vous m'écoutiez, je n'aurais pas grand tort.

ISABELLE

Vous parlerez longtemps avant que je vous croie.

BÉATRIX

Ne puissiez-vous jamais souffrir que je vous voie. Si je ne vous dis vrai I Ce fut donc hier au soir

ACTK II, SCÈNE I. 285

Que le bon don Louis vint ici pour vous voir.

A cause qu'il pleuvait je le mis dans la salle,

Ce fut bien malgré moi, car je crains le scandale ;

Mais le drôle qu'il est entra non gré, malgré.

Tôt après j'entendis cracher sur le degré

Votre père Fernand ; vous savez bien gu'il crache

Plus fort qu'aucun qui soit dans Madrid que je sache.

Au bruit de ce crachat don Louis se sauva

Dedans votre balcon qu'entr'ouvert il trouva ;

Je l'enfermais encore lorsque vous arrivâtes,

Avecque le vieillard trop longtemps vous causâtes :

Cependant don Louis le balcon habitait.

Où de vos longs discours peu content il était ;

Enfin quand je vous vis dans le lit assoupie.

Moi qui suis de tout temps encline à l'œuvre pie,

Je l'allai délivrer très charitablement ;

11 me dit qu'il voulait vous parler un moment.

Je dis nescio vos, et lui chantai goguette,

Disant : allez chercher votre Dariolette.

Un autre l'eût servi, car il parlait des mieux,

Et je voyais tomber les larmes de ses yeux ;•

Mais lorsqu'on me coulant, en main quelques pistoles,

Et qu'en me conjurant de ses belles paroles,

Et m'appèlant : mon cœur, ma chère Béatrix,

Il m'eut mis dans le doigt une bague de prix,

Je veux bien l'avouer, j'eus une telle rage.

Que je pensai deux fois lui sauter au visage.

Non que tous ses regrets ne me fissent pitié,

Et vraiment je le crois de fort bonne amitié, •*

Mais dans vos intérêts je ne connais personne ;

Brebis partout ailleurs, j'y suis une lionne.

Et lui, sitôt qu'il vit que ce n'était plus jeu,

Que de fine fureur j'avais la face en feu,

Du balcon sans tarder il sauta dans la rue,

Où j'entendis crier tôt après : tue ! tue I

Voilà ce grand sujet de mon exclusion,

Et le juste loyer de mon affection.

Il faut bien que je sois fille peu fortunée;

Je fondais mon bonheur dessus votre hyménée.

Et si de don Juan qu'on dit être venu,

Mon zèle à vous servir pouvait être connu.

Je n'espérais pas moins...

ISABELLE

Quoi ! don Juan encore, Un homme que je crains, un homme que j'abhorre,

Après un doa Louis m'est par vous allégué? Prélendez-\ous par là me rendre Tesprit gai ? Adieu, fille de bien, que plus je ne vous voie.

BÉATRIX

Au diable I don Louis, c'est là que je t'envoie, Maudit soit le badaud, et l'amoureux transi ! Le malheureux qu'il est me cause tout ceci. Est-il dedans Madrid fille plus malheureuse ?

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