DON LOUIS, DON FERNAND
D. LOUIS
Monsieur, un mien ami m*a mandé depuis peu Que j'avais sur les bras une grande querelle. Je sais bien pour chercher un conseiller fidèle, Puisqu'il est question d'honneur et de combats, Que m'adressant à vous, je ne me trompe pas.
D. FERNAND
Au moins ne pouvez-vous en employer un autre, Qui vous chérisse plus, et qui soit autant vôtre ; Jusques au dégainer je vous le montrerai. Est-ce par ce billet?
D. LOUIS
Oui, je vous le lirai.
D. FERNAND
Lisez donc, aussi bien j'ai perdu mes lunettes. Et n'est pas trop aisé d'en recouvrer de nettes.
D. LOUIS
« Le jeune frère de celui « Que vous avez tué pour quelques amourettes,
« Part de ce pays aujourd'hui
« Pour aller en cour où vous êtes ;
« Je ne sais pas pour quel sujet,
« Mais je sais bien gue vous l'écrire, « Pour éviter pareil accident, ou bien pire, « Est à moi fort bien fait.
« D. Pedro Osorio. »
D. FERNAND
Où fut-ce?
D. LOUIS
Dans Burgos.
D., FERNAND
Était-ce un cavalier?
D. LOUIS
Oui, de mes grands amis.
D. FERNAND
En combat singulier?
D. LOUIS
Non, ce fut par mégarde, et durant la nuit noire.
273 JODBLBT OU LS MAITRB-VALET.
Contez-moi le détail de toute cette histoire.
D. LOUIS
Vous allez tout savoir.
D. FERMAND.
S'entend en peu de mots.
D. LOUIS
Vous vous souvenez bien des fêtes de Burgos,
Pour le premier enfant qu'eut la grande Isabelle,
Des royales vertus le plus parlait modèle ;
Un ami qui faisait trop d'estime de moi
M'invita de venir à ce fameux tournoi,
Pour montrer avec lui notre valeur commune.
Là, contre six taureaux j'eus assez de fortune;
Dans les autres combats j'eus un bonheur égal.
Le soir il me mena voir les dames au bal ;
Une beauté m'y prit, et je la pris de même :
Dans ce commencement j'eus un bonheur extrême ;
Hélas I ce grand bonheur à la fin se trouva
Un des plus grands malheurs qui jamais m'arriva.
Le lendemain ^'obtins de l'aller voir chez elle ;
Si je lui plaisais fort, je la trouvais fort belle ;
Et certes je l'aimais aussi sincèrement
Que peut jamais^aimer un véritable amant.
Pour faire court, un soir que nous étions ensemble,
J'entends rompre la porte, et je la vois qui tremble.
Je me lève et je mets mon épée à la main.
Elle prend la chandelle et la souffle soudain.
La porte s'ouvre, on entre, on m'attaque, on me blesse,
Sans voir, je pousse, pare, et plus d'heur que d'adresse»
J'en fais d'abord choir un blessé mortellement,
Puis dans l'obscurité je m'échappe aisément.
Hélas! le jour d'après, quelle fut ma tristesse.
Quand le mort se trouva frère de ma maîtresse,
Et de plus, ô malheur dur à mon souvenir.
Ce même intime ami qui m'avait fait venir I
Gomment ne sus-je point que cette pauvre amante
Depuis deux ou trois mois logeait chez une tante?
Gomment ne sûmes-nous devant ce triste jour.
Moi, qu'il eût une sœur, ou lui, moi de l'amour?
Mais c'est vous ennuyer d'une plainte inutile,
Ayant toujours celé mon nom en cette ville.
J'en sortis aisément sans être soupçonné.
C'est à vous qui voyez l'avis qu'on m'a donné,
Et qu'en cet embarras quasi tout m'est contraire,