‹ Théatre completChapitre 234 sur 407 · ACTE m, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE m, SCENE II

BÉÂTRIX.

Tout beau, roi des filous, Je parle à votre maître.

Eii bien! que fait le gendre?

BÉATRIX

Vous parlez d*un sujet où l'on peut bien s'étendre. Ce beau jeune seigneur, tantôt qu'on a dîné, A mangé comme un diable, et s'est déboutonné : Puis dans un cabinet qui joint la vieille salle, S'est couché de son long sur une natte sale, Où peu de temps après il s'est mis à ronfler, Je n'ai jamais ouï cheval mieux renifler. Toute la vitre en tremble et les verres s'en cassent. Mais si je vous disais les choses qui se passent...

D. LOUIS

Ma pauvre Béatrix.

BÉATRIX

Mon pauvre don Louis.

D. LOUIS

C'est de toi que je tiens le bien dont je jouis.

BEATRIX

J'en dis autant de vous, mais ce n'est qu'en promesse ; N'importe, ce n'est pas le gain qui m'intéresse.

D. LOUIS

Ah 1 non, je veux mourir ; demande à ce valet Si je n'ai pas laissé mon or sous mon chevet ; Mais je reçois demain quatre ou cinq cents pistoles.

BÉATRIX

Bien, bien, écoutez donc la chose en trois paroles.

J'ai hâte ; don Fernand, votre oncle, est enragé.

Et voudrait de bon cœur se voir bien dégagé.

Votre chère Isabelle également enrage.

Jusque-là qu'elle en a souffleté son visage.

Le temps est, ou jamais, de jouer votre jeu ;

Il faut battre le fer tandis qu'il est au feu ;

Et si vous ne savez bien pêcher en eau trouble,

Je ne donnerais pas de votre affaire un double :

Tâchez donc de la voir et de l'entretenir.

Promettez comme quand on ne veut pas tenir ;

Employez hardiment votre meilleure prose.

N'oubliez pas le lis, n'oubliez pas la rose ;

Dites-lui bien qu'elle est l'objet de tous vos vœux.

Pleurez et soupirez, arrachez des cheveux,

Puissurvos grands chevaux,monté comme un saint George,

Dites que pour bien moins on se coupe la gorge,

Que don Juan n'a pas encor ce qn'W prétend,

Qu'en tout cas vous savez fort bien comme on se prend.

Si l'insolent vous nuit, reprenez le modeste.

Invoquez-moi Ja mort, ou pour le moins la peste ;

Ne vous étonnez point, elle fera beau bruit :

Mais vous savez qu'on perd le combat quand on fuit.

Or si vous en tirez la moindre lacrimule,

Je vous donne gagné, foi de Béatricule.

Vous riez, don Louis, de ce diminutif?

Dame nous en usons, et du superlatif.

Un certain jeune auteur qui tâche de me plaire,

Quand je vais visiter mon cousin le libraire.

M'apprend tous ces grands mots ; mais adieu, je m'enfuis.

J'ai causé trop longtemps, maudite que je suis ;

Car voici ma maîtresse et son père avec elle,

Cachez-vous en ce coin ; et vous, Jean de Nivelle,

Sauvez-vous vitement.

ETIENNE

Adieu donc, faux leston.

BÉATRIX

Je te hâterai bien, si je prends un bâton.

Page 1