ACTE III, SCÈNE VII
Ce que j'aime est à vous, et je Faime beaucoup ; Et lorsque je vous vois, j'aperçois tout ensemble L'objet de mon amour, et je brûle et je tremble ; Je brûle de désir, et je tremble de peur ; Vous causez à la fois ma joie et ma douleur. Fut-il jamais un mal plus étrange et plus rare? Lorsque je le dis moins, quasi je le déclare; Et si je le disais, 'au lieu de m'alléger, Au lieu de me guérir, je serais en danger : Et quand, sans découvrir ou bien cacher ma flamme, Je tâche à déguiser ce que je sens dans l'âme, En ce déguisement je trouve un sort égal. C'est-à-dire partout je n'ai rien que du mal.
JODELET
J'entends encore moins ce discours-ci que l'autre. Je connais seulement que l'amour la rend nôtre, Que la pauvrette brûle à notre attention, Car elle me lorgnait avec intention.
Depuis que je vous vis, bel ange tutélaire... Parbleu f pour achever je ne sais comment faire. Approchez, mon valet, faites pour moi l'amour, Puis après je viendrai la reprendre à mon tour.
D. JUAN
Mais, monsieur.
Mais, faquin, vous voudriez peut-être Me donner des conseils, suis-je pas votre maître? Et qui sait mieux que vous le bien que je lui veux. Et qui pourra donc mieux lui faire savoir, gueux?
D. JUAN
Madame, j'obéis, puisqu'on me le commande.
JODELET
Qu'il a peur de faillir avec sa houppelande ! Çà, radoucissez-vous, sans faire le railleur, Faites bien les doux yeux, et donnez du meilleur ; Je m'en vais cependant faire auprès de la porte Quelques réflexions sur chose qui m'importe.
BÉATRIX
Comment pourrai-je donc tirer hors de son trou Ce maudit don Louis? malepeste du fou I
JODELET
Mais n'est-ce point aussi, madame, son étoile, Qui la pousse sur nous ainsi qu'à pleine voile ? La fortune, ma foi, s'irait rire de moi. Si m'ofl'rant tel bonheur je ne vous l'empaumoi.
Mon maître, que sait-on? peut en être bien aise ; Mais s'il arrive aussi que cela lui déplaise, Prenons Toccasion, au péril d'un affront, Par le fin beau toupet qu'elle a dessus le front ; Par derrière elle est chauve et paraît une gogue. Mais qui Teût jamais dit qu'un visage de dogue Put donner de Tamour ? Il faut en profiter. Et quand nous serons seuls, je prétends la tenter. RèvoDS un peu dessus cette présente affaire. Mon valet, vous a-t-on mis là pour ne rien faire? Vous parlez à l'oreille ; ah vraiment, maître sot, Ou vous parlerez haut, ou vous ne direz mot.
D. JUAN
J'ai cru que parlant haut je pourrais vous distraire.
JODELET
Non, non, parlez tout haut, si vous voulez me plaire.
D. JUAN
Je m'en vais donc vous dire ici ma passion ; Mais tout ce que je fais n'est rien que fiction ; Je ne suis pas ici ce que je devrais être. Et ce n'est pas ainsi que j'y devrais paraître. Lorsgue je m'imagine, objet charmant et doux. Le bien qu'aura celui qui sera votre époux. Mon àme, je l'avoue, est de frayeur saisie, Ed un mot, je me sens épris de jalousie : C'est assez vous montrer que j'aime avec excès. Mais qui m'assurera d'avoir un bon succès ?
JODELET
Otez-vous vitement, je tiens une pensée
Qui vaut son pesant d'or. Si moQ àme insensée,
Tout ainsi que la mer a son flux et reflux.
Pouvait s'émanciper... Ah ! je ne la tiens plus.
Elle m'est échappée, adorable Isabelle,
Le plaisir que je prends en vous voyant si belle.
M'a séché la mémoire et troublé les esprits.
Ou bien plutôt c'est toi, maudite Béatrix,
Qui me portes guignon : allons vite, qu'on gille ;
Vous aussi, mon valet, qui faites tant l'habile,
Qu'on me laisse ici seul.
ISABELLE
Quoi ! seul, qu'en dirait-on ?
JODELET
Et qui peut en parler, si je le trouve bon ?
ISABELLE
Au moins que Béatrix...