ACTE I, SCENE I
STÉPHANIE
II est vrai que je dis ce que je ne fais pas : Il est yrai qu'à le voir je trouve trop d'appas : Et bien qu'il ne m'ait pas par mon faible attaquée, n m'a pourtant vaincue.
LOUISE
Ou du moins détraquée.
Pour moi, si je brûlais, je cacherais mon feu, Ou je n'en ferais voir que quelquefois un peu : Car s'il voit, fin qu'il est, en pareille matière, Que vous en ayez tant, il n'en recevra guère. Il est doux, complaisant, fort civil, grand flatteur : Avec ces qualités, on peut être imposteur. Avec ces qualités, on trompe dans le monde ; Et si c'est là-dessus que votre esprit se fonde, Pour croire que le sien vous est assujetti. J'ai peur que votre amour n'en ait le démenti. Ou je sais peu de chose en l'amoureux martyre, Ou c'est modérément que pour vous il soupire, Et je n'ai pas grand'peur que sa famille un jour Vous plaide à son sujet pour un meurtre d'amour. Fût-il comte ou marquis, étant ce que vous êtes. Il ferait pour le moins le chemin que vous faites. Votre rare beauté fait tout pour l'acquérir : Voit-on sur votre amour, son amour enchérir I
STÉPHANIE
Oui, même avec excès.
LOUISE
Chacun en croit de même.
Chacun croit aisément qu'on l'aime autant qu'il aiine, Vous autres déités, vous avez l'esprit vain. Ah ! sortez vîtement de ce doute incertain ; Qu'il décline son nom, son pays, sa naissance ; Il est temps qu'à son tour il fasse quelque avance^ S'il a ce qu'il vous faut, un notaire, un curé ; S'il n'est pas ce qu'on croit, fît-il bien l'éploré, Fermez-lui votre porte, et m'en cherchez un autt*e, Dont vous serez le fait, comme il sera le vôtre.
STÉPHANIE
le sais que bien souvent, il se promène ici. Et c'est pour ce sujet que je m'y trouve aussi, Afin que m'y voyant, seule, à pied, sans livrée, Il s'aille figurer ma conquête assurée.
Et que pour ine connaître, il vienne m'approcher;
LOUISE
Qa'espérez-vous par-là?
STEPHANIE.
Je lui veux reprocher Qu'il donne à tout.
LOUISE
Ma foi, ce n'est pas gain de cause : Pour vos nobles desseins, il faut bien autre chose.
STÉPHANIE
Cela me peut servir à le faire expliquer ; A connaître s'il m'aime, ou s'il se veut moquer. Car puisque tout mon bien est ma seule industrie, Je redoute surtout la contre- fourberie.
LOUISE
Par ma foi, je le tiens aussi fourbe que nous.
STÉPHANIE
Mais il n'est pas aussi le seul but de mes coups.
LOUISE
Ce financier coquet, que vous couchiez enjoué. Et qui ne vous hait pas, le valait bien.
STÉPHANIE
Il joue :
Son humeur m'est suspecte ; on croit qu'il doit au roi, Et n'est pas dans Madrid cru pour homme de foi.
LOUISE
Et ce beau courtisan qui vous suit à la piste?
STÉPHANIE
Le madré veut savoir en quoi mon bien consiste.
Ne t'imagine pas, à voir ma vanité.
Que je m'attache tant aux gens de qualité :
Si je trouve ou bourgeois, ou vieillard qui soit riche,
Par d'honnêtes faveurs, dont je ne suis pas chiche,
Je saurai le gagner ; lors ma condition
Se pourra bien passer de mon invention,
Et lors avec honneur, sans faire de bassesse,
Je pourrai soutenir l'éclat de ma noblesse :
Pour cet effet, je vole aux oiseaux passagers,
Et notre politique en veut aux étrangers.
J'ai de bons espions dans les hôtelleries.
Dans les postes, bureaux, coches, messageries,
Tu m'es un bon second, et notre Olivarès
Pour nos nobles desseins est comme fait exprès.
Aux yeux de cent jaloux, il sait faire un message.
LOUISE
Bref, votre Olivarès est un grand personnage.