ACTE IV, SCÈNE VI
D. CARLOS, sortant de sachambre^
As-tu fait contre moi quelque crime nouveau?
Car c'est de nos destins la fatale ordonnance,
Que mon bras te protège, et que ton cœur m*offense.
LÉONORE
De nos destins plutôt, c'est la fatale loi.
Que tu ne m'aimes point, que je n'aime que toi.
D. CARLOS
Est-ce là ce grand mal dont je dois te défendre ?
LÉONORE
C'en est bien un plus grand, si tu daignes m'entendre.
D. CARLOS
Dis-le donc vite.
LÉONORE
Hélas ! pour comble de mes maux, On m'ordonne d'aimer un autre que Carlos. Flore pour accomplir ma dure destinée.
Vient de me proposer don Sanche en hyménée; Et si ton noble cœur n'en détourne l'effet, Tu perdras tout le fruit du bien que tu m'as fait.
D. CARLOS
Tu viens me demander une plaisante chose : Romprais-je cet hymen, puisque je le propose?
LÉONORE
Toi, cruel!
D. CARLOS
Moi , perfide !
Et pourquoi donc, ingrat?
D. CARLOS
Pour rendre à ton honneur quelque sorte d'éclat.
LÉONORE
Inhumain! peux-tu croire à tes soupçons encore, Et n'as-tu pas ouï ce que j'ai dit à Flore; Et de quelle façon j'ai traité ton rival, Quand elle m'a parlé de cet hymen fatal?
D. CARLOS
Hé! ne savais-tu pas que je pouvais t'entendre? Et dis-moi, quand ton père a pensé te surprendre. Te serais-tu sauvée, à moins que l'avoir su Dans la chambre où j'étais; à cela que dis-tu ?
LÉONORE
Que lorsqu'on nous accuse, et que notre innocence. Quoique vraie en effet, est fausse en apparence, 11 vaut autant mourir, que de toujours nier
Un crime qu'on ne peut d'ailleurs justifier.
Elle s'en va.
D. CARLOS
BooB dieux ! si c'était moi qui fusse le coupable; Si mes yeux, pour le vrai, prenaient le yraisemblable ; S'il est vrai que toujours j'ai régné dans sou coeur; Mais aussi s'il est vrai qu'elle n'a plus d'honneur; Si lorsqu'entre deux maux dont l'un se peut élire, C'est toujours le plus sûr que d'éviter le pire. Achevons son hymen, et sans plus hésiter, Pour lui rendre l'honneur, laissons-nous tout ôter. Mais quand j'aurai perdu toute mon espérance. Me réponds-tu, mon cœur, de ton indifférence? Et la pourras-tu voir dans les bras d'un rival. Au milieu des plaisirs, se riant de mon mal? Es-tu bien assuré qu'une jalouse rage Ne tourne ses efforts contre mon propre ouvrage, Et que me repentant d'être amant généreux, Je ne trouble la paix de ces amants heureux? Mais fuis des passions dont tu n'es pas le mattre ; Sois généreux, mon cœur, on ne saurait trop l'être ; Rentrons dans cette chambre, allons-y sans témoins, Abandonner notre âme à ses tragique^ soins. Attendons-y l'effet que pourra nous produire Un hymen qu'autreiois j'aurais voulu détruire. Et quoique cet hymen nous satisfasse ou non. Empêchons notre bras de noircir notre nom.