DON BLAISE, DON SANCHE, MERLIN, ORDUGNO
D. BLAIZE
Ordugno!
ORDUGNO.
Monseigneur!
D. BLAIZE
Que je périsse infâme, Si je prends dans Madrid belle ni laide femme. Comment I un étranger y paraît-il soudain? Les femmes du pays le courent comme un daim. Mon frère, justement au sortir de la porte, Deux dames de qui l'une à l'autre sert d'escorte, Et certain quinola qui sert à la mener. Comme un lièvre gîté me sont venus tourner, Et celle qui des deux m'a paru la maîtresse, D'une démarche fière et d'un air de princesse. M'est venu sottement, soit pour mal, soit pour bien, Regarder sous le nez, et m'a caché le sien. J'ai cru cette action d'abord une passade Et l'inutile effet d'une folle boutade : Mais maîtresse, suivante et le vieil écuyer, N'ont point abandonné leur prétendu gibier. Us m'ont depuis céans jusqu'à l'hôtellerie Toujours envisagé de la même furie :
La dame cheminant tantôt à mon côté, Tantôt me devançant d'un pas précipité, Et tantôt se faisant par moi laisser derrière, Le retour s'est passé de la même manière : Là-dessus j'ai sifflé, vous m'avez fait ouvrir. La dame que mes yeux font sans doute mourir (Et ce n'est pas ici le premier de leurs crimes, ils ont bien fait tomber ailleurs d'autres victimes ) M'a fait, comme j'entrais, entendre un grand soupir, Très infaillible effet d'un amoureux désir. Et de là je conclus que je serais peu sage. Si j'allais dans Madrid me joindre en mariage. Où d'abord que j'arrive, on me court nuit et jour, Où l'homme est le cruel, la femme y fait l'amour; Où l'on obsède un homme au milieu d'une rue; Où l'on peut être pris par une malotrue. Et que serait-ce donc, si, séjournant ici, Quelqu'autre chaque jour m'entreprenait ainsi ?
Quoi ! si je me trouvais au milieu de cent d'elles, Et qu'étant convoité de ces cent demoiselles, Mon corps de cent côtés fût à la fois tiré, Don Biaise en cent morceaux se verrait déchiré ? Ordugno, notre noce, ou je me trompe, est faite, Je veux dès le matin déloger sans trompette.
ORDUGNO.
Et tous vos beaux habits?
D. BLAIZE
Nous nous en servirons.
Et ceux de votre train ?
D. BLAIZE
Nous nous en déferons.
ORDUGNO.
On ne se défait pas de tels habits sans perte.
D. BLAIZE
Veiix-tu que je me jette en une fosse ouverte, Et qu'étant marié, je sois encornaillé?
Mais d'un bien plus grand soin je me sens travaillé ; Il faudra que je trouve une excuse valable A don Cosme, un vieillard d'une humeur détestable. Un bourreau d'esprit doux, qui vous accorde tout, Et vous fait compliment en vous poussant à bout, Qui ne manquera pas de louer ma prudence; Qui dira, quoi qu'il perde en ma chère alliance. Qu'il rompra mon hymen tout comme il me plaira; Et dans le même temps qu'il me le promettra. Le malheureux qu'il est, quoi que je puisse faire, Malgré mes dents et moi se fera mon beau-père, Mortel eût-il jamais un embarras pareil! Mais la nuit là-dessus nous donnera conseil. Vous ne laisserez pas de toute votre adresse De dire des douceurs à ma jeune maîtresse. A propos, nous aurions besoin d'une clarté, Pour bien voir son portrait que j'avais apporté : Mais la lune est fort claire, approchons la fenêtre, Ici comme en plein jour il ne saurait paraître. Mais...
STÉPHANIE, qui est dans la rue, passant la main à la fenêtre , de la salle basse et arrachant le portrait, dit :
Donne.
D. BLAIZE
Eh, bon dieu, comme on me l'a ravi !
C'est le même dragon qui m'a tantôt suivi.
D. s ANCHE.
Qu'avez-vous ?
D. BLAIZE
Ce que j'ai? la demande est plaisante I Et n'avez-vous pas vu l'action violente Que l'on me vient de faire, et comme on m'a grippé Mon portrait de la rue, après m'avoir frappé?
D. SANGHE.
Vous me surprenez fort.
D. BLAIZE
Ah, par ma foi, c'est elle I
D. SANCHE
Et qui ?
D. BLAIZE
La même dame avec sa séquelle.
Qui me courait tantôt. Peste, qu'elle m'a fait Une grande écorchure en prenant mon portrait!
D. s ANCHE.
On peut aller après.
D. BLAIZE
Ma foi, la larronnesse En vitesse de pieds surpasse une tigresse : Aussi bien qu un portrait, on y perdrait ses pas. Encore un coup, ici Ton ne m'attrappe pas ; Mais allons nous coucher. A propos, notre frère. Coucher avec quelqu'un n'est pas mon ordinaire : Passe pour une fois. 0 don Cosme ! ô Madrid I 0 maudit mariage 1 ô marquis sans esprit I
Il sort.
D. SANCHE
0 destin ! ô amour ! ô toute aimable Blanche I Pourrez-vous rendre heureux un autre que don Sanche ?
Il sort.
MERLIN
0 don Blaize ! ô don Sanche ! ô cher couple de fous ! Que le pauvre Merlin va souffrir avec vous !
Il sort.
ORDDGNO.
0 cher ami Merlin ! que les fièvres quartaines Puissent serrer bien fort ces deux têtes malsaines !