ACTE IV, SCÈNE IV
J'attendais encor plus de ton adolescence ; Tu m'as trompé. Les cœurs remplis d'ambilion Sont sans foi, sans honneur et sans atiection : Occupés seulement de l'objet qui les guide, Us n'ont de l'amitié que le masque perfide; Prodigues de serments, avares des effets, Le poison est caché même sous leurs bienfaits. La gloire d'un grand homme est pour eux un sup- Et pour lui tôl ou tard devient un précipice, [plice, Je n'espère plus rien, et je crains encor moins. Garde pour tes amis tes bontés et tes soins ; Pour en être, il faudrait aimer la tyrannie.
OCTAVE
Déchire le bandeau d'une aveugle manie, Erreur dont ton orgueil s'est laissé prévenir, Et rougis des discours que tu m'oses tenir. Que peut me reprocher ton injuste colère? Qu'ai-je fait qu'avant moi n'eût fait ici mon père? N'obéissait-on pas lorsque César vivait?
CICÉRON
Sois seulement son ombre, et je suis ton sujet.
Du bonheur des humains sage dépositaire,
En faisant toujours bien, ne songe qu'à mieux faire :
Sois clément, vertueux, et rétablis les lois;
Je serai le premier à te donner ma voix.
Mais tant que je verrai des tigres en furie
Déchirer les enfants de ma triste patrie,
Je ferai de mes cris retentir l'univers,
Et je les porterai jusque dans les enfers.
OCTAVE
Pour me livrer la guerre avec plus d'assurance, Des hommes et des temps pèse la circonstance. Mon père n'eut jamais que sa gloire à venger; Ainsi César pouvait pardonner sans danger : Pour un autre César il n'eut point à proscrire. Qui d'ailleurs eût osé lui disputer l'empire? Je ne suis entouré que de vils sénateurs. Opprobres des humains, lâches perturbateurs Que se fût immolés la justice ordinaire, Dont Brutus a voulu lui-même se défaire, Et que ce meurtrier n'a laissés dans ces lieux Que pour m'assassinor ou me rendre odieux : Car de mes ennemis l'indigne politique Ne fend qu'à me charger de la haine publique. Mais en de vains discours c'est trop nous engager .
Je no suis pas venu pour nie faire iup;er. Pour la dernière fois je demande T uUie.
CICÉRON
Faut-il que jusque-là ta grandeur s'humilie? D'un amour simulé laissons là les attraits. Va, je t'ai pénétré plus que tu ne voudrais. Les doux liens du cœur, étrangers dans ton âme, Ne triompheront point de l'ardeur qui t'enflamme ; C'est la soif de régner, voilà ce que tu veux : Mais, comme il faut voiler ce projet dangereux, Tu veux en imposer par l'hymen de TuUie ; Faire croire aux Romains, puisqu'à toi je m'allie Que j'épouse à mon tour ta haine et ta fureur, En faveur d'un hymen qui me comble d'honneur; Si je t'ouvre un chemin à la grandeur suprême, Quejel'aplanismoinspourtoiquepourmoi-même; Et qu'enfin c'est moi seul qui dicte tes arrêts, Prétexle spécieux pour m'immoler après.
OCTAVE
Si j'avais de te perdre une secrète envie,
Qui pourrait m'engager à retenir Fulvie ? .
Imprudent orateur, songe que ton orgueil
A de tes intérêts toujours été l'écueil.
S'il me faut, pour régner, l'appui d'une famille,
Qu'ai-je besoin, dis-moi, de toi ni de ta fille ?
Ingrat, si tu jouis delà clarté du jour.
Apprends que tu ne dois ce bien qu'à mon amour.
Vois ton nom.
CICÉRON
Je l'ai vu, César : je t'en rends grâce. Mais il ne s'agit pas du sort qui me menace ; 11 s'agit des Romains. Pour la dernière fois, D'un ami malheureux daigne écouter la voix.
OCTAVE
Je n'écoute plus rien d'un ami si perfide.
Ce n'est pas l'intérêt de Rome qui te guide ;
Ce fameux Clodomir, ce rival odieux,
Qu'avec tant de secret tu cachais en ces lieux,
Injurieux objet d'une lâche tendresse,
Est le seul où ton cœur aujourd'hui s'intéresse.
C'est l'amant de Tuliie : ose me le nier.
c I G li K 0 N .
Je ne chercherai pas à m'en justifier.
Pourquoi de ce rival te ferais-je un mystère ? A-t-il trempé ses mains dans le sang de Ion père?