‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1079 sur 1518 · ARIANE, ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ARIANE, ACTE IV, SCÈNE III

ARIANE

Entre les bras d'une autre! Avant ce coup, ma sœur.

J'aime, je suis trahie, on connaîtra mon cœur.

Tant de périls bravés, tant d'amour, tant de zèle,

M'auront fait mériter les soins d'un infidèle?

A ma honte partout ma flamme aura fait bruit

Et ma lâche rivale en cueillera le fruit?

J'y donnerai bon ordre. Il faut, pour la connaître,

Empêcher, s'il se peut, ma fureur de paraître.

Moins l'amour outragé fait voir d'emportement.

Plus, quand le coup approche, il frappe sûrement.

C'est par là qu'affectant une douleur aisée,

Je feins de consentir à l'hymen de Thésée;

A savoir sou secret j'intéresse le roi.

Pour l'apprendre, ma sœur, travaillez avec moi:

Car je ne doute pas qu'une amitié sincère

Contre sa trahison n'arme votre colère,

Que vous ne ressentiez tout ce que sent mon cœur.

PHÈDRE

Madame, vous savez...

ARIANE

Je vous connais, ma sœur, Aussi c'est seulement en vous ouvrant mon àme. Que dans son désespoir je soulage ma flamme. Que de projets trahis! Sans cet indigne abus. J'arrêtais votre hymen avec Pirithoiis; Et de mon amitié cette marque nouvelle ■Vous doit faire encor plus haïr mou infidèle. Sur le bruit qu'aura fait son changement d'amour. Sachez adroitement ce qu'on dit à la cour. Voyez .Eglé, Mégiste, et parlez d'.\riaue; Mais surtout, prenez soin d'entretenir Cyane. C'est elle qui d'abord a frappé mon esprit, Vous savez que l'amour aisément se trahit. Observez ses regards, son trouble, son silence.

PHÈDRE

J'y prends trop d'intérêt pour manquer de prudence. Dans l'ardeur de venger tant de droits violés. C'est donc cette rivale à qui vous en voulez?

ARIANE

Pour porler sur l'ingrat un coup vraiment terrible, Il faut frapper par là, c'est son endroit sensible. Vous-même jugez-en. Elle me fait trahir. Par elle je perds tout, la puis-je assez haïr? Puis-je assez consentir à tout ce que la rage M'offre de plus sanglant pour venger mon outrage? Rien après ce forfait ne me doit retenir, Ma sœur, il est de ceux qu'on ne peut trop punir. Si Thésée, oubliant un amour ordinaire, M'avait manqué de foi dans la cour de mon père. Quoi que put Je dépit en secret m'ordonner, Cette infidélité serait à pardonner.

Ma rivale, dirais-je, a pu sans injustice D'un cœur qui fut à moi chérir le sacrifice; La douceur d'être aimée ayant touché le sien, Elle a dû préférer son intérêt au mien. Mais étrangère ici, pour l'avoir osé croire, J'ai sacrifié tout jusqu'au soin de ma gloire; Et pour ce qu'a quitté ma trop crédule foi,

Je n'avais que ce cœur que je croyais à moi; Je le perds, on me l'ôte, il n'est rien que n'essaye La fureur qui m'anime, afin qu'on me le paye. J'en mettrai haut le prix, c'est à lui d'y penser.

PUÉDRK.

Ce revers est sensible, il faut le confesser.

.Mais quand vous connaîtrez celle qu'il vous préfère.

Pour vengervotre amour, que prétendez-vousfaire?

ARIANE

L'aller trouver, la voir, et de ma propre main. Lui mettre, lui plonger un poignard dans le sein. Mais pour mieux adoucir les peines que j'endure. Je veux porter le coup aux yeux de mon parjure, Et qu'en son cœur les miens pénétrent à loisir Ce qu'aura de mortel son affreux déplaisir. Alors ma passion trouvera de doux charmes A jouir de ses pleurs comme il fait de mes larmes ; Alors il me dira, si se voir lâchement Arracher ce qu'on aime est un léger tourment.

Mais, sans l'autoriser à vous être infidèle, Cette rivale a pu le voir brûler pour elle ; Elle a peine à ses vœux peut-être à consentir.

ARL\NE.

Point de pardon, ma sœur, il fallait m'avertir; Son silence fait voir qu'elle a part au parjure. Enfin, il faut du sang pour laver mon injure. De Thésée, il est vrai, je puis percer le cœur, Mais, si je m'y résous, vous n'avez plus de sœur. Vous aurez beau vouloir que mon bras se retienne. Tout perfide qu'il est, ma mort suivra la sienne; Et sur mon propre sang l'ardeur de nous unir Me le fera venger aussitôt que punir.

Non, non, un sort trop doux suivrait sa perfidie, Si mes ressentiments se bornaient à sa vie. Portons, portons plus loin l'ardeur de l'accabler. Et donnons, s'il se peut, aux ingrats à trembler. Vous figurez-vous bien son désespoir extrême. Quand dégouttante encor du sangde ce qu'il aime, -Ma main oH'erte au roi dans ce fatal instant. Bravera jusqu'au bout le douleur qui l'attend? C'est en vain de son cœur qu'il croit m'avoir chassée; Je n'y suis pas peut-être encor toute effacée ; Et ce sera de quoi mieux combler son ennui, Que de vivre à ses yeux pour un autre que lui.

PHÈDRE. [l'àme...

Mais pour aimer le roi, vous sentez-vous dans

ARIANE. [me?

Et le moyen, ma sœur, qu'un autre objetm'enflara- Jamais, soit qu'on se trompe, ou réussisse au choix. Les fortes passions ne touchent qu'une fois. Ainsi l'hymen du roi me tiendra lieu de peine; Mais je dois à mon cœur cette cruelle gêne. C'est lui qui m'a fait prendre u n trop iudi gne amour. Il m'a trahie, il faut le trahir à mon tour. Oui, je le punirai de n'avoir pu connaître [tre, Qu'en parlant pour Thésée, il parlait pour un trai- D'avoir...Mais le voici. Contraignons-nous si bien, Que de mon artifice il ne soupçonne rien.

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