‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1311 sur 1518 · LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE II

D. JUAN

Mais toi, Qu'en penses-lu?

SOJ^NARELLE.

Je crois, sans trop juger en bote, Que vous avez encor quelque amourette en tète.

D. JUAN

Tu le crois?

SGANARELLE

Oui.

D. JUAN

Ma foi, tu croisjuste, et mon cœur Pour un objet nouveau sent la plus forte ardeur.

SGANARELLE

Hé, mon Dieu, j'entrevois d'abord ce qui se passe. Votre cœur n'aime point à demeurer en place; Et, sans lui faire tort sur la fidélité, Cest le plus grand coureur qui jamais ait été. Toutestde votre goût, brune oubloude, n'importe.

D. JUAN

Et n'ai-je pas raison d'en user de la sorte'?

SGANARELLE

Hé, monsieur...

D. JUAN

Quoi?

SGANARELLE

Sans doute il est aisé de voir Que vous avez raison, si vous voulez l'avoir; Mais si, comme on n'est pas bon juge dans sa cause. Vous ne le vouliez pas, ce serait autre chose.

D. JUAN

Hé bien, je te permets de parler librement.

SGANARELLE

En ce cas je vous dis très sérieusement.

Qu'on trouve fort vilain qu'allant de belle en belle.

Vous fassiez vanité partout d'être infidèle.

D. JUAN

Quoi, si d'un bel objet je suis d'abord touché, Tu veux que pour toujours j'y demeure attaché. Qu'un éternel amour de ma foi lui réponde, El me laisse sans yeux pour le reste du monde? Le rare et doux plaisir qui se trouve eu aimant. S'il faut s'ensevelir dans un attachement. Renoncer pour lui seul à toute autre tendresse, Et vouloir sottement mourir dés sa jeunesse! Va, crois-moi, la constance était bonne jadis. Où les leçons d'aimer venaient des Amadis, Mais, à présent, on suit des lois plus naturelles. On aime, sans façon, tout ce qu'on voit de belles; Et l'amour qu'eu nos cœurs la première a produit, N'ôte rien aux appas de celle qui la suit. Pour moi, qui ne saurais faire l'inexorable, Je me donue partout où je trouve l'aimable: Et tout ce qu'une belle a sur moi de pouvoir, Ne me rend point ailleurs incapable de voir. Sans me vouloir piquer du nom d'amant fidèle, J'ai des yeux pour uneautre aussi bicoque pour elle; Et, dès qu'un beau visage a demandé mou cœur, Je ne puis me résoudre à l'armer de rigueur.

Ravi de voir qu'il cède à la douce contrainte, Qui d'abord laisse en lui toute autre llamme éteinte, Je l'abandonne aux traits dont il aime les coups; Et, si j'en avais cent, je les donnerais tous.

SGANARELLE

Vous êtes libéral.

D. JUAN

Que de douceurs charmantes l'ont goûter aux amants les passions naissantes! Si pour chaque beauté je m'enflamme aisément. Le vrai plaisir d'aimer est dans le changement, Il consiste ci pouvoir, par d'empressés hommages, Forcer d'un jeune cœur les scrupuleux ombrages, A désarmer sa crainte, à voir de jour en jour, Par cent petits progrès, avancer noire amour, A. vaincre doucement la pudeur innocente Qu'oppose à nos désirs une âme chancelante, Et la réduire enfin, à force de parler, A se laisser conduire où nous voulons aller. Mais, quand on a vaincu, la passion expire, Ne souhaitant plus rien, on n'a plus rien à dire, A l'amour satisfait tout son charme est ôté;l Et nous nous endormons dans sa tranquillité, Si quelque objet nouveau par sa conquête à faire, iSe réveille en nos cœurs l'ambition de plaire. Enfin, j'aime en amour les objets différents, Et j'ai sur ce sujet l'ardeur des conquérants. Qui, sans cesse, courant de victoire en victoire. Ne peuvent se résoudre à voir borner leur gloire. De mes vastes désirs le vol précipité, Par cent objets vaincus ne peut être arrêté. Je sens mon cœur plus loin capable de s'étendre; Et je souhaiterais, comme fit Alexandre, Qu'il fût un autre monde encore à découvrir. Où je pusse en amour chercher à conquérir.

SGANARELLE

Comme vous débitez! Ma foi, je vous admire. Voire langue...

D. JU.AN

Qu'as-tu là-dessus à me dire?

SGANARELLE

A vous dire? Moi? J'ai... Mais que dirais-je? Rien, Car, quoi que vous disiez, vous le tournez si bien, Que, sans avoir raison, il semble, à vous entendre, Qu'on soit, quand vous parlez, obligé de se rendre. J'avais pour disputer des raisons dans l'esprit... Je veux une autre fois les meltrc par écrit. Avec vous, sans cela, je n'aurais qu'à me taire, Vous me brouillerez tout.

n. JUAN.

Tu ne saurais mieux faire.

SGANAnELLE.

Mais, monsieur, par hasard, me serait-il permis De vous dire qu'à moi, comme à tous vos amis. Votre genre de vie un tant soit peu fait peine?

D. JUAN

Le fat! Et quelle vie est-ce donc que je mène?

SGANARELLE. [foiS...

Fort bonne, assurément; mais enfin... quelque-

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