‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1433 sur 1518 · SCÈNE XI MADAME JOBIN, M. GILET · texte numérisé non relu

SCÈNE XI MADAME JOBIN, M. GILET

Bonjour, madame, ou dit que vous savez tout. Si cela est, vous connaissez ma maîtresse.

MADAME JOBIN

De quoi s'agit-il?

M. GILET

Il s'agit qu'elle m'aimait autrefois un peu. Je ne suis pas mal fait, non, et je lui disais de petites choses qui avaient bien de l'esprit.

MADAME JOBIX.

Je n'eu doute point.

M. GILET

J'eusse bien voulu me marier avec elle; mais depuis que certaines gens qui ont vu des sièges et des combats lui en content, vous diriez qu'elle a honte de me regarder. Je m'aperçois bien qu'ils se moquent de moi avec elle, et j'ai quelquefois de grandes tentations de me fâcher; mais comme je n'ai jamais été à l'armée, j'ai tant soit peu de crainte d'être battu, et cela est cause que je ne dis mot.

MADAME JOBIN

C'est être prudent. Mais que a'allez-vous faire une campagne"? Vous seriez en droit de parler aussi haut qu'eux.

M. GILET

Oui, mais...

MADAME JOBIN

j'entends, vous n'avez point de courage.

Pardonnez-moi, j'en ai autant qu'on en peut avoir. Quand quelqu'un m'a joué un tour, je suis des six mois sans lui parler, et j'ai le bruit de bien tenir mon courage.

MADAME JOBIN

Je le crois. Vous le tenez peut-être si bien, que vous ne le laissez jamais paraître.

M. GILET

Je suis naturellement porté à la guerre, et il ne se passe point de nuit que je ne me balte en dormant. Je fais des merveilles, et il n'y a pas encore trois jours que, m'étant armé de pied en cap dans ma chambre, je fus charmé de ma mine martiale en me regardant dans un miroir. Je m'escrimai ensuite deux heures durant contre tous les personnages de la tapisserie, et je sens bien que je

LA DEVINERESSE, ACTE I, SCÈNE XII

chamaillerais vertement contre des gens effectifs, mais il y a une petite difficulté qui m'arrête.

MADAME JOnl.N.

Quelle?

M. GILET

Un coup de canon ou de mousquet ne regarde point où il va, et blesse un lionime de cœur comme un autre. Cela est impertinent, et je ne sache rien de plus fâcheux pour un brave.

Adiré vrai, il n'y a point de plaisir à être blessé, et je ne saurais blâmer les gens qui ont peur de l'être.

M. GILET

Vous voyez bien qu'avoir peur comme je l'ai, ce n'est point là manquer de courage.

MADAME JOBlN.

Au contraire, c'est être capable des grandes choses, que de prévoirie péril; mais comment vous guérir de cette peur?

M. GILET

N'avcz-vous pas des secrets pour tout?

MADAME JOBIX.

Mais encore, que voudriez-vous qu'on fit pour vous?

M. GILET

Pas grand'chose,etcela ne vous coûtera presque rien. Vous n'avez qu'à faire que jamais je ne puisse être blessé, et quand je ne craindrai rien, on verra que je serai brave comme quatre.

MADAME JOBIN

Oh ! cela ne va pas si vite que vous pensez. Jamais blessé !

M. GILET

Mon Dieu, c'est une bagatelle pour vous.

MADAME JOBIN

J'ai quelques secrets, je vous l'avoue; mais il y a de certaines choses difficiles...

Difficiles ? Vous vous moquez. Combien voit-on de gens charmés à la guerre? Sans cela seraientils si sots que d'aller présenter le ventre aux coups de mousquet? Parlez franchement, madame Jobin, il y en a bien de votre façon.

MADAME JOBIN

Je ne vous déguise pas que j'ai des amis en ce pays-là. Ils ne se sont pas mal trouvés de mon secret; mais comme il est rare, il coûte un peu cher.

M. GILET

Ne VOUS inquiétez point pour l'argent, je suis fils d'un gros bourgeois qui a des pistoles par monceaux. Il s'appelle Christophe Gilet; et si par votre moyen j'avais pu mettre en crédit le nom des Gilet, fiez-vous à moi, je vous ferais riche.

MADAME JOBIN

Vous avez une physionomie qui m'empêche de vous refuser. J'ai ce qu'il vous faut, mais au moins n'en parlez à qui que ce soit.

M. GILET

Je n'ai garde. On croirait que je n'aurais point de courage, quoique j'en aie autant qu'il m'en faut.

MADAME JOBIN

Holà ! Qu'on m'apporte une de ces épées qui sont dans mon cabinet. Elle est enchantée. Il ne m'en restera plus que deux, et il me faut plus de six mois à les préparer.

Et quand je l'aurai, ne faudra-t-il plus que j'aie de peur?

MADAME JOBIN

Si on vous dit quelque chose de fâcheux, vous n'aurez qu'à la tirer, et incontinent vous ferez fuir, ou désarmerez vos ennemis.

M. GILET

La bonne affaire ! Si cela est, je ne craindrai rien, et vous aurez de la gloire à m'avoir fait brave.

MADAME JOBIN

On ne parlera que de votre intrépidité. La voilà. Tenez, quand vous vous trouverez en occasion de dégainer, mettez les quatre premiers doigts sur le dessus de la garde, et serrez le dessous avec le petit doigt. Tout le charme consiste en cela.

M. GILET

Est-ce de cette façon qu'il faut qu'on la tienne?

MADAME JOBIN

Un peu plus vers le milieu. Serrez ferme; il ne se peut rien de mieux.

M. GILET, allongeant avec l'épée mie.

Ah ! vous voyez bien que je me suis exercé, est-ce savoir allonger ?

MADAME JOBIN

Quand vous ne feriez que frapper votre ennemi à la jambe, le coup irait droit au cœur.

Et vous m'assurez que je ne serai point tué ?

MADAME JOBIN

Non, je vous garantis plein de vie, tant que vous tiendrez voire petit doigt de la manière que je vous l'ai montré. Mettez-la à votre côté. Vous prendrez un habit sans manteau, quand vous serez retourné chez vous.

M. GILET

Oh ! Il ne tiendra pas à l'habit ((u'on ne me craigne.

Page 1