‹ Théâtre complet. Nouv. éd., précédée d'une noticeChapitre 1442 sur 1518 · SCÈNE V MADAME JOBIN, LA PAYSANNE · texte numérisé non relu

SCÈNE V MADAME JOBIN, LA PAYSANNE

LA PAYSANNE

Bonjour, madame. Est-ce vous qui savez tout, et qui s'appelle madame Jobin ?

MADAME JOBIN

Oui, ma mie, c'est moi.

LA PAYSANNE

Je vous prie, madame, de me donner vite ce que je vous viens demander. Car il faut quejc m'en retourne trouver ma tante qui m'attend chez son mari qui sert chez une des pu grande marquise de la cour. Je lui ai dit que j'allais voir ma cousine qui nourrit un enfant dans ce quartier, et Je suis vilement accourue ici.

MADAME JOBIN

Hé bien , qu'est-ce que vous voulez ?

LA PAYSANNE

Ce que je veux ?

MADAME JOBIN

Oui.

LA PAYSANNE

Oh ! me v'Ià bien chanceuse. Parce que je suis villageoise, vous ne voulez rien faire pour moi.

MADAME JOniN.

^'on, ma mie, je ferai autant pour vous que je ferai pour mie princesse.

LA PAYSANNE

Faites-le donc, je vous prie.

MADAME JOBIN

Vous ne m'avez pas dit ce que vous voulez.

LA PAYSANNE

Je vois bien qu'on m'a trompée. Je croyais que c'était à madame Jobin à qui je parlais.

MADAME JOBIN

Je suis madame Jobin.

LA PAYSANNE

Vous n'êtes doue point celle qui devine"?

MADAME JOBIN

Je suis celle qui devine.

LA PAYSANNE

Si VOUS l'étiez, vous auriez déjà deviné ce que je veux. Car voyez-vous, la madame Jobin que je veux dire, al devine tout. J'ai vu qucl(|uefois de bien grand 's dames chez le seigneur de not'e village, et comme je suis curieuse, je venais écouter ce qu'ils disaient, et ils disaient que vous deviniez tout.

MADAME JOBIN

Ils disaient vrai. Il n'y a rien que je ne devine.

Que ne devinez-vous donc pour moi? Je ne vous demande pas ça pou rien, et vous êtes assurée que je vous payerai ; car comme vous savez tout, vous savez bien que quelqu'un m'a donné de l'argent sans l'avoir dit à ma mère.

MADAME JOBIN

Eh ! Oui, je le sais bien, et que ce quelqu'uu-là vous aime.

LA PAYSANNE

Ah ! VOUS avez deviné, et pisque vous le savez, vous savez le reste.

MADAME JOBIN

Oui, je sais le reste, et que vous aimez ce quelqu'un.

LA PAYSANNE

Est-ce qu'il ne faut pas l'aimer puisqu'il m'aime, il me le dit tous les jours pus de cent fois? Il se lamente, il faitde grands soupirs, etdit qu'il mourra si je ne lui donne mon amiquié; et comme il est un fort beau jeune monsieur, je ne voudrais pas ôlre cause de sa mort.

MADAME JOBIN

Il y aurait de la cruauté. Mais que faites-vous pour l'cmpécher de mourir?

LA PAYSANNE

Eh ! Je lui dis que je l'aime.

MADAME JOBIN

Et ne faites-vous rien davantage?

Dame, il n'y a encore que deux jours que je lui ai dit, car je voulais savoir s'il m'aimait du fond du cœur; mais quand je lui dis ça, il est si aise, si aise.

MADAME JOBIN

Je le crois. Il vous trouve bien gentille?

LA PAYSANNE

Oh oui. Il m'appelle sa p'tite bouchonne, et me dit tant de jolies p'tites choses.

MADAME JOBIN

Voilà qui va bien, pourvu...

LA PAYSANNE

Il m'a jiromis qu'il m'épousera.

MADAME JOBIN

El quand?

LA P.AYSANNE.

Vous le savez bien, et c'est pour ça que je viens

LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE VI

MADAME JOBUN.

Écoutez, ma fille, n'allez pas lui rien accorder que vous ne soyez sa femme.

J'erais pourlanl bien envie de lui pouvoir accorder ce qu'il me demande.

MADAME JOBIX.

Gardez-vous-en bien.

LA PAYSANNE

Pourquoi? Il n'y a pas de mal à ra. Presque toutes les grand's dames eu ont, et toutes les jrrand's filles de not'c village, et je venais vous prier de m'en faire avoir aussi.

MADAME JOBIN, bas.

. Je suis à bout, et je ne sais plus par où m'y prendre. J'aurais plutôt fait donner une personne d'esprit dans le panneau.

LA PAYSANNE

Combien faut-il que je vous donne pour ça"? S'il les faut payer par avance, j'ai apporté une pièce d'ur.

MADAME JOBIX.

Je sais fort bien ce que vous souhaitez avoir, et je m'en vais vous le dire, si vous voulez.

LA PAYSANNE

Lh ! Je vous en prie.

MADAME JOBiX.

Oui, mais je ne pourrais plus rien faire pour vous; rar quoique je devine tout, il faut que les gens qui me demandent quelque chose, me le disent eux-mêmes, afin de montrer le consentement qu'ils y apportent.

Je vous dirai, c'est ça, après que vous me l'erez dit. N'est-ce pas tout un?

MADAME JOBIN

Il y a bien de la différence.

LA PAYSANNE

Je n'oserais vous le dire. Faites queuque chose pour l'amour de moi. Tenez, v'Ià ma pièce d'or, je vous la donne putôt tout entière.

MADAME JOBlN.

Ne craignez rien. Personne ne nous entend.

LA PAYSANNE

Je suis trop honteuse. Rendez-moi ma pièce, j'aime mieux n'en point avoir.

MADAME JOBIN

De quoi dites-vous que vous aimez mieux ne point avoir?

LA PAYSANNE

Je disque j'aime mieux ne point avoir de tétons, que d'en demander.

MADAME JOBIN

Voilà ce que c'est. Ce sont des letons que vous demandez ; et dès que je vous ai vue, je mourais d'envie de vous en promettre ; mais pour vous en faire venir, il fallait vous entendre prononcer le mot. Ce n'est pas pourtant un mot si terrible à dire.

Je le dis bien quand je suis toute seule aveuc Bastiane. Ils commencent déjà à lui pousser.

MADAME JOBIX.

Allez, ma fille, avant qu'il soit trois ou quatre mois, assurez-vous que vous aurez des letons.

LA PAYSANNE

Quoi, j'en erai ? Que me v'Ià aise ! Je n'ai donc pus guère de temps à n'être point mariée ; car le fils du seigneur de nol'e village m'a dit qu'il m'épouserait dès que j'en erais.

MADAME JOBIN

Revenez dans cinq ou six jours, je vous donnerai des biscuits que je ferai faire; car il faut du temps et de l'argent pourcela, et dès que vous en aurez mangé, vos tétons commenceront à grossir.

LA PAYSANNE

On disait bien que vous étiez une bien habile madame. Adieu, je vous remercie, je ne donnerai de mes biscuits à personne. Si mes compagnes ont de ce qu'ils me feront venir, ce ne sera toujours qu'après moi.

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