SCÈNE V MADAME JOBIN, LA PAYSANNE
LA PAYSANNE
Bonjour, madame. Est-ce vous qui savez tout, et qui s'appelle madame Jobin ?
MADAME JOBIN
Oui, ma mie, c'est moi.
LA PAYSANNE
Je vous prie, madame, de me donner vite ce que je vous viens demander. Car il faut quejc m'en retourne trouver ma tante qui m'attend chez son mari qui sert chez une des pu grande marquise de la cour. Je lui ai dit que j'allais voir ma cousine qui nourrit un enfant dans ce quartier, et Je suis vilement accourue ici.
MADAME JOBIN
Hé bien , qu'est-ce que vous voulez ?
LA PAYSANNE
Ce que je veux ?
MADAME JOBIN
Oui.
LA PAYSANNE
Oh ! me v'Ià bien chanceuse. Parce que je suis villageoise, vous ne voulez rien faire pour moi.
MADAME JOniN.
^'on, ma mie, je ferai autant pour vous que je ferai pour mie princesse.
LA PAYSANNE
Faites-le donc, je vous prie.
MADAME JOBIN
Vous ne m'avez pas dit ce que vous voulez.
LA PAYSANNE
Je vois bien qu'on m'a trompée. Je croyais que c'était à madame Jobin à qui je parlais.
MADAME JOBIN
Je suis madame Jobin.
LA PAYSANNE
Vous n'êtes doue point celle qui devine"?
MADAME JOBIN
Je suis celle qui devine.
LA PAYSANNE
Si VOUS l'étiez, vous auriez déjà deviné ce que je veux. Car voyez-vous, la madame Jobin que je veux dire, al devine tout. J'ai vu qucl(|uefois de bien grand 's dames chez le seigneur de not'e village, et comme je suis curieuse, je venais écouter ce qu'ils disaient, et ils disaient que vous deviniez tout.
MADAME JOBIN
Ils disaient vrai. Il n'y a rien que je ne devine.
Que ne devinez-vous donc pour moi? Je ne vous demande pas ça pou rien, et vous êtes assurée que je vous payerai ; car comme vous savez tout, vous savez bien que quelqu'un m'a donné de l'argent sans l'avoir dit à ma mère.
MADAME JOBIN
Eh ! Oui, je le sais bien, et que ce quelqu'uu-là vous aime.
LA PAYSANNE
Ah ! VOUS avez deviné, et pisque vous le savez, vous savez le reste.
MADAME JOBIN
Oui, je sais le reste, et que vous aimez ce quelqu'un.
LA PAYSANNE
Est-ce qu'il ne faut pas l'aimer puisqu'il m'aime, il me le dit tous les jours pus de cent fois? Il se lamente, il faitde grands soupirs, etdit qu'il mourra si je ne lui donne mon amiquié; et comme il est un fort beau jeune monsieur, je ne voudrais pas ôlre cause de sa mort.
MADAME JOBIN
Il y aurait de la cruauté. Mais que faites-vous pour l'cmpécher de mourir?
LA PAYSANNE
Eh ! Je lui dis que je l'aime.
MADAME JOBIN
Et ne faites-vous rien davantage?
Dame, il n'y a encore que deux jours que je lui ai dit, car je voulais savoir s'il m'aimait du fond du cœur; mais quand je lui dis ça, il est si aise, si aise.
MADAME JOBIN
Je le crois. Il vous trouve bien gentille?
LA PAYSANNE
Oh oui. Il m'appelle sa p'tite bouchonne, et me dit tant de jolies p'tites choses.
MADAME JOBIN
Voilà qui va bien, pourvu...
LA PAYSANNE
Il m'a jiromis qu'il m'épousera.
MADAME JOBIN
El quand?
LA P.AYSANNE.
Vous le savez bien, et c'est pour ça que je viens
LA DEVINERESSE, ACTE II, SCÈNE VI
MADAME JOBUN.
Écoutez, ma fille, n'allez pas lui rien accorder que vous ne soyez sa femme.
J'erais pourlanl bien envie de lui pouvoir accorder ce qu'il me demande.
MADAME JOBIX.
Gardez-vous-en bien.
LA PAYSANNE
Pourquoi? Il n'y a pas de mal à ra. Presque toutes les grand's dames eu ont, et toutes les jrrand's filles de not'c village, et je venais vous prier de m'en faire avoir aussi.
MADAME JOBIN, bas.
. Je suis à bout, et je ne sais plus par où m'y prendre. J'aurais plutôt fait donner une personne d'esprit dans le panneau.
LA PAYSANNE
Combien faut-il que je vous donne pour ça"? S'il les faut payer par avance, j'ai apporté une pièce d'ur.
MADAME JOBIX.
Je sais fort bien ce que vous souhaitez avoir, et je m'en vais vous le dire, si vous voulez.
LA PAYSANNE
Lh ! Je vous en prie.
MADAME JOBiX.
Oui, mais je ne pourrais plus rien faire pour vous; rar quoique je devine tout, il faut que les gens qui me demandent quelque chose, me le disent eux-mêmes, afin de montrer le consentement qu'ils y apportent.
Je vous dirai, c'est ça, après que vous me l'erez dit. N'est-ce pas tout un?
MADAME JOBIN
Il y a bien de la différence.
LA PAYSANNE
Je n'oserais vous le dire. Faites queuque chose pour l'amour de moi. Tenez, v'Ià ma pièce d'or, je vous la donne putôt tout entière.
MADAME JOBlN.
Ne craignez rien. Personne ne nous entend.
LA PAYSANNE
Je suis trop honteuse. Rendez-moi ma pièce, j'aime mieux n'en point avoir.
MADAME JOBIN
De quoi dites-vous que vous aimez mieux ne point avoir?
LA PAYSANNE
Je disque j'aime mieux ne point avoir de tétons, que d'en demander.
MADAME JOBIN
Voilà ce que c'est. Ce sont des letons que vous demandez ; et dès que je vous ai vue, je mourais d'envie de vous en promettre ; mais pour vous en faire venir, il fallait vous entendre prononcer le mot. Ce n'est pas pourtant un mot si terrible à dire.
Je le dis bien quand je suis toute seule aveuc Bastiane. Ils commencent déjà à lui pousser.
MADAME JOBIX.
Allez, ma fille, avant qu'il soit trois ou quatre mois, assurez-vous que vous aurez des letons.
LA PAYSANNE
Quoi, j'en erai ? Que me v'Ià aise ! Je n'ai donc pus guère de temps à n'être point mariée ; car le fils du seigneur de nol'e village m'a dit qu'il m'épouserait dès que j'en erais.
MADAME JOBIN
Revenez dans cinq ou six jours, je vous donnerai des biscuits que je ferai faire; car il faut du temps et de l'argent pourcela, et dès que vous en aurez mangé, vos tétons commenceront à grossir.
LA PAYSANNE
On disait bien que vous étiez une bien habile madame. Adieu, je vous remercie, je ne donnerai de mes biscuits à personne. Si mes compagnes ont de ce qu'ils me feront venir, ce ne sera toujours qu'après moi.