MADAME DE CLÉRI.MONT
Ils n'ont qu'à venir chez vous.
MADAME JOBIN
On y vient quelquefois inutilement. Il ne parle pas pour tout le monde, et il faut bien qu'il vous aime.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Comment, madame? Le diable m'aime? Je ne veux point être aimée du diable.
DU CLOS
Faut-il le dire si haut? Tout le monde n'a pas son amitié. S'il va se fâcher, où en êtes- vous?
MADAME JOBIN, à Du CloS.
Que vous dit madame ?
DU CLOS
Qu'elle a beaucoup d'obligation au diable.
MADAME JOBIN
Croyez, madame, qu'il vous servira, je vais moimême quérir la tête qui doit parler; car elle ne souffrirait pas qu'un autre que moi l'apportât ici. Je vous avertis qu'il ne faut pas que vous ayez peur. Je ne répondrais pas de votre personne.
[Elle son.)
MADAME DE CLÉRIMONT.
Où m'avez-vous amenée? Je suis à demi morte Quelle peine de trembler sans qu'il soit permis d'avoir peur! Comment faut-il faire?
Songez au plaisir que vous aurez de savoir la vérité, et de ne point passer pour dupe. Quand vous aurez entendu la tête, vous serez certaine de ce qu'il faudra faire.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Oui, mais la question est de l'entendre sans
avoir peur, et c'est ce que je ne ferai jamais. Ah, ah, ah!
[Madame Jobin rentre, et on apporte une table sur laquelle la tête est posée.) DU CLOS.
Eh, madame, ne vous couvrez point les yeux. Le diable n'est pas si horrible que vous croyez.
MADAME JOBIN
Approchez, madame, voici la tête en état de vous parler.
MADAME DE CLKHIMONT.
Qu'elle parle, je l'entendrai bien d'ici.
MADAME JOBIN
Si vous pouviez vous résoudre à la caresser, elle en parlerait bien plus volontiers.
MADAME DE CLÉRIMONT.
La caresser! Je ne le ferais pas pour tout l'or du monde.
DU CLOS
Je m'en vais la caresser pour vous, moi. Comme elle est aise! Regardez, madame.
[La tête se tourne d' elle-même à droite et à gauche.)
MADAME DE CLÉRIMONT, tirant à moitié sa main
de dessus ses yeux.
Je n'oserais. Ah, ah ! Mais pourquoi tant craindre? C'est peut-être quelque vision.
MADAME JOBIN
Une vision ! Vous croyez donc que je vous trompe? 11 faut que vous en soyez éclaircie.
(Elle marmotte ici quelques mots.) LA TÈTE.
Je t'ordonne de me venir toucher pour voir si c'est vision.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Je suis perdue. Où me sauver? Queferai-je?
DU CLOS, a madame de Clérimont.
Madame, pourquoi avez-vous parlé de vision? Vous vous êtes attiré cela.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Je n'en puis plus.
MADAME JOBIN
Ne tardez pas tant à l'aller toucher. Elle pourrait s'élancer sur vous, et vous en porteriez de terribles marques.
DU CLOS
Venez, madame, et de bonne grâce.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Il m'est impossible de faire un pas.
DU CLOS
Un peu de courage, je vous aiderai.
MADAME DE CLÉRIMONT.
Allons donc, puisqu'il n'y a pas moyen de m'en dispenser. {Elle s'arrête après s'être un peu approchée, et rfic) Il n'est pas nécessaire d'approcher plus près. C'est une tête effective, et je ne vois que trop bien qu'il n'y a point de vision.
MADAME JOBIN
Ce n'est pas assez, il faut la toucher.
LA DEVINERESSE, ACTE V, SCÈNE V
MADAME DK CLERIMONT.
La loucher!
DU CLOS
Soiivciipz-vous qu'il ne faut pas avoir peur.
MADAME DE CLÉIIIMONT.
Eii, le moyen de n'en pas avoir?
DU CLOS
N'en lémoignez rien, du moins.
[La dame élanl proche delà table, lalêle remue lesyeiir. la dame (ait un grand cri etrecule. Du Clos la ntieni.) MADAME DE CLÉRIMONT.
Ah ! Le mouvement deses yeux m'a toute effrayée.
Allons, faites un effort.
MADAME JOBIN
Mettez la main dessus, il ne vous en arrivera aucun mal.
[La dame avance la main, la retire, touche enfin la tCte, et fait deux pas en arrière avec précipitation.) MADAME JOBIN.
Ne reculez pas plus loin. Vous l'avez touchée. Demandez-lui présentement ce qu'il vous plaira.