DON BERTRAND DE CIGARRAL, ACTE IV, SCÈNE I
Qui danse comme un drôle, etqui nem'endoitrien. D'ailleurs je me connais assez bien en peinture. De cette propre main j'ai fait ma portraiture, ! El n'ai pas moins de grâce k toucher le pinceau. Que d'esprit à tirer des vers de mon cerveau; Car vous n'ignorez pas, sans que je vous le die, ' Que je sais en six jours l'aire une comédie. Et que si le théâtre était estropié.
J'ai déjà trop de quoi le remettre sur pied. Quant au fait du ménage, oii je m'applique l'àmc, Je sais comme il faut vivre, et n'en redoute femme : J'ai pourtant le cœur bon, et ne pleure jamais Ou la dépense faite, ou celle que je fais. Qu'un parent me soit mort, sans qu'on m'en sollici le, Je me mets en grand deuil, pourvu que j'en bf'rile. Je m'en console ainsi mieux qu'à moi n'appartient, Je prends toujours courage, et le temps comme il
[vient.
L'esprit fort etcouslant, sans me mettreen cervelle Ce que peut dire un tel, ou penser une telle. Je fais nargue au babil, et (\u\ plus est, ma foi, Je me moque de ceux qui se moquent de moi. Pour ma taille, on ne peut la trouver engoncée. J'ai le pied bien tourné, la jambe bien troussée. Le port majestueux, le visage assez doux. Et la mine guerrière autant ou plus que vous. Sans doute vous direz ici que je me loue; Eu cela vous direz vérité, je l'avoue.
Je me loue en effet, mais il est à propos. Et pour conclure enfin l'affaire en peu de mots. Las de vivre toujours sans femme noire ou blonde, Par qui je pus laisser des dons Berlrands au monde. Noble, vaillant, adroit, danseur, dispos, léger. Poète, musicien, peintre, bon ménager.
Et surtout, qui n'est pas chose fort dégoûtante. Ayant plus de sept fois mille ducats de rente, Je viens pour faire honneur à madame Isabeau, Et par un bon contrat me charger de sa peau, Sans en rien espérer que lorsque la mort fière Pargrand bonhcurpourmoi vous clora la paupière; Jugez jusqu'où pour vous je me suis relâché, Et si ce n'est pas là me vendre à bon marché? Et malgré tout cela, j'entre en chaud mal de fièvre. Et trouve qu'on me donne un chat au lieu d'un lièvre.
D. GARCIE
Avez-vous l'esprit sain?
D. BERTR.\ND.
Laissez là mon esprit.
Nous en disputerons lorsque j'aurai tout dit.
D. GARCIE
Je devrais bien plutôt...
D. BERTRAND
Vous avez humeur prompte, Soyez de par le diable attentif à mon conte, j
Écoutez jusqu'au bout, vous parlerez après. J'avais mandé, je pense, en termes fort exprès Qu'Isabelle s'en vînt bien et dûment masquée : Rien loin de m'obéir, elle s'en est moquée, Et parlant de Madrid n'a mis sur son minois.
Pour me faire enrager, qu'un masque de troisdoigts. Ce qui m'émeut la bile encore davantage. C'est que vous ayez fait sans besoin le voyage, Peut-être sous l'espoir d'attraper un repas; Cependant en deux mots je ne le voulais pas, Et je vous épargnais la peine de le faire Par un récépissé passé devant notaire.
Outre que votre fille aime trop le caquet. Tout ce qu'elle m'a dit sent son esprit coquet. Sa tête a des vapeurs qu'on a peine à rabattre. Pour un pied qu'on lui don ne elle ose en prendre qua- Ellecst presque toujours surleraisonnement, [tre; Et raisonnant, raisonne irraisonnablemenl; Force cajolerie et mots galants en bouche, [che; L'œil souvent en campagne, et l'accueil peu farou- J'aime de celte humeur la lemme d'un voisin. Mais je veux que la mienne aille le grand chemin. De plus, un don Félix adroit de la prunelle. En dépit que j'en aie a toujours l'œil sur elle; Même j'ai cette nuit été fort alarmé [mé.
Trouvant mon beau cousin dans sa chambre enfer- « Et j'y suis, m'a-t-il dit, comme un parent fidèle Qui vient pour votre honneur faire la sentinelle. Et voir si don Félix oserait s'y couler. »
Quoi, don Félix de nuit aurait pu lui parler?
D. BERTRAND
Non pas, mais toutefois c'est chose assez infâme Qu'un mari corps pourcorps n'ose piéger sa femme. Qu'il ait quelque scrupule, et demeure eu soupçon Si de nuit un galant l'entretenait ou non. Enfin j'aimerais mieux la moindre paysanne : 11 faut à votre fille homme qui porte canne, Allez en quêter un, j'en suis fort satisfait. Nourriture de cœur n'est point du tout mon fait, Vous le savez fort bien en votre conscience. Payons donc, s'il vous plaît, par moitié la dépense. Tirons chacun du nôtre au sortir de ce lieu. Toute promesse nulle, et bons amis, adieu. Je n'ai plus d'appétit touchant le mariage.
D. GAFiCIE.
On m'avait bien dit vrai que vous n'étiez pas sage. Que souvent vous aviez le cerveau démonté. Mais je ne croyais pas que vous l'eussiez gâté. Savez-vous qui je suis?
D. BERTRAND
Vous êtes don Carcie, Que je souhaiterais n'avoir vu de ma vie.
D. GARCIE
Il faut chanter pourtant, et sur un autre ton.
D. BERTRAND
Criez, jurez, pestez, si vous le trouvez bon; [trille, Pour moi, si j'en démords, je veux bien qu'on m'c- Rcndez-moi ma quittance, et prenez votre fille.
D. GARCIR, tirant l'épée.
Ma foi, vous parlerez ainsi que je l'entends.
D. BERTRAND
A d'autres, rengainez, j'ai plus de soixante ans; Je ne suis plus d'un âge à tenter l'enfilade,