LES ILLUSTRES ENNEMIS, ACTE III, SCÈNE V
L'une n'y peut entrer, mais l'autre en doit sortir. D. ALVAR. [sence.
C'est donc ce qu'à mes feux, après deux ans d'ab- Vous réserviez pour prix de ma persévérance? l'^ucor, si votre cœur moins sensible à ces feux, Par quelque aversion échappait à mes vœux. Si la haine m'ôtait ce qu'il faut que je quitte. Je n'en accuserais que mon peu de mérite. Et, sur mes seuls défauts jetant un œil jaloux, Je me plaindrais du ciel sans me plaindre de vous. Mais, par une rigueur qu'on aura peine â croire, M'arracher de ce cœur fait toute votre gloire; El ces traits que l'amour lui-niême y sut tracer. C'est en les déchirant qu'il les faut effacer.
CASS.\NDRE.
Dans le triste revers dont je soufl're l'atteinte, Si majuste conduite attire votre plainte, Songez qu'il est bien dur de la voir condamner A qui ne peut avoir d'excuse à vous donner.
D. ALVAR
Quoi, votre fier devoir jusque-là vous abuse, Que vous me refusiez la douceur d'une excuse?
CASSANDRIÎ.
C'est ce que votre amour ne doit point exiger. Qu'aurait-elle aussi bien qui le put soulager. Qui pût douner relâche au trouble qui l'agite, Puisqueje n'en ai qu'une, et que je vous l'ai dite?
D. ALVAli.
Ah! Si cette raison vous l'a fait supprimer, Que vous connaissez peu ce que c'est que d'aimer: Jamais, jamais l'amour n'eut d'excuse frivole, Il sait charmer cent fois par la même parole. On a beau la redire, et beau la répéter. De nouvelUes douceurs s'y font toujours goûter. L'appas en est secret, et le pouvoir extrême; Et si pour qui la dit elle est toujours la même. Bien qu'elle semble l'être, il est certain pourlant Qu'elle n'est pas la môme à celui qui l'entend. Dites-la donc encor cette exruse charmante. Qui soulage mes maux quand elle les augmente, Et mêlant vos regrets à mes vives douleurs, Presse mon désespoir de finir mes malheurs.
CAssANDRE. [gloire
Et vous pourriez souffrir qu'aux dépens de ma J'écoutasse un amour que je ne dois plus croire? Quand d'abord votre vue a troublé mes esprits, L'àme fout en désordre, et les sens interdits, J'ai pu m'abandonner dans ma surprise extrême, A ce que pense un cœurquand il perd ce qu'il aime. Et que prêt de subir un redoutable sort. Il regrette souvent ce qu'il a pleuré mort. Mais enfin à présent qu'un peu mieux éclairée, Ma raison sert de guide à mon âme égarée, Et que mon cœur honteux de se voir abattu Avec plus de vigueur rappelle sa vertu. Loin de suivre l'erreur qui m'avait abusée. Si je dois m'excuser, c'est de m'ètre excusée. Et d'avoir fait paraître avec quel désespoir L'amour que j'eus pour vous s'immole à mon devoir.
D. ALVAR
Ainsi, vous détrompant du bruit de mon naufrage. Confessez qu'à mes feux j'ôte un grand avantage, Et qu'il vaudrait bien mieux qu'ainsi qu'aupara-
[vant.
Vous m'estimassiez mort que de me voir vivant.
r,AS? ANDRE.
Au moins pourrais-je encor medisposer sanshonte A pousser des soupirs pour une mort trop prompte ; Et sans examiner si dans de tels malheurs L'amour ou la pitié ferait couler mes pleurs. Pour flatter mon ennui je trouverais des charmes A me croire permis de répandre des larmes. Mais, lorsque vous vivez, des sentiments si doux Sont trop pour mon devoir, s'ils sont trop peu pour
[vous.
C'est à les étouffer qu'il faut que je m'applique; Et comme votre vue en est l'obstacle unique. Je fuis un ennemi qu'en mon ennui secret Je combats avec peine, et ne vaincs qu'à regret.
D. ALVAR
Vous me quittez, madame?
CASSANDRE
Il y va de ma gloire.
D. ALVAR
Et d'un amour si pur vous perdez la mémoire?
CASSANDRE
J'y ferai mon pouvoir.
D. ALVAR
Oyez donc jusqu'au bout, A quel point...
CASSANDRE
Non, c'est trop.
D. ALVAH.
Je vous suivrai partout ; Et, si vous me quittez, il n'est respect ui crainte Qui m'empêche chez vous d'aller porter ma plainte.
CASSANDRE
Si je dois l'écouter, sachez auparavant Ce que s'en doit promettre un espoir décevant. Quand celui d'être à vous autorisa ma flamme. Je ne vous cachai point les secrets de mon âme, Et vos feux n'ayant rien qui blessât mon devoir, Je vous aimai sans doute, et vous le pûtes voir. Par un funeste bruit ma fortune est changée, Ayant cru votre mort je me suis engagée : Ce bruit m'a fait ailleurs disposer de ma foi; Vous savez qui je suis et ce que je me doi, Que l'honneur a ses lois que l'on ne peut enfreindre; Plaignez-vousià-dessus, si vous osez vous plaindre.
D. ALVAR
Oui, je l'ose, madame, et si vous n'espérez... Mais que puis-je vous dire, hélas, quand vous plcu-
CASSANDRE. [rCZ?
Si mes yeux par des pleurs attentent sur ma gloire, Cesontdes imposteursquel'on nedoitpoint croire.
Quoi donc, vos passions sont tellement à vous, [roux? Qu'un moment peut changer la tendresse en cour-