SCENE VIII LA REINE, CLÉOMÈNE, ARCAS, DORIDE
LA REINE
Qu'ai-jeou'idont mon cœur n'oseavouer ma haine?
CLÉOMÈNE
Ce que veut encor mieux expliquer Cléomène. Enfin, madame, enfin, c'est trop dissimuler Un secret quel'honneur me force à révéler; .\près tant de contrainte il est temps qu'il éclate. Cléomène n'est plus, connaissez Timocrate, Ce roi qui pour vous plaire, et vainqueur et vaincu. Vous vient faire raison du trop qu'il a vécu. Pour rendre à mon amour votre haine propice, J'ai d'un fantôme vain emprunté l'artifice. C'est par mon prisonnier que Nicandre abusé A pris pour Timocrate un vainqueur supposé. Et qu'avec ce fantôme ayant changé mes armes, Ma fausse prise aux miens n'a point causé d'alarmes; Mais le vrai roi de Crète enfin vous est remis. Sa vie est en vos mains, et tout vous est permis.
LA REINE
Quoi, d'un espoir si doux c'est donc ici la suite? Trop favorables dieux, où m'avez-vous réduite? Je me perds, je m'égare, et mon devoir confus Tremble dans ce qu'il ose, ou ce qu'il n'ose plus. 0 devoir, ô vengeance, ô serment téméraire! N'ai-je engagé le ciel à servir ma colère. Que pour lui voir offrir à mon cœur alarmé Timocrate ha'i dans Cléomène aimé?
Fatal accablement d'une illustre famille; Puis-je donner la mort à qui je dois ma f>lle? Ou si je suis contrainte à ce funeste efîort, Puis-je donner ma fille à qui je dois la mort? 0 vœux trop exaucés! La haine qui m'anime Dans une seule tête a trop d'une victime : Je perds ce quepourmoi mon courroux a d'appas; Et pour me trop venger je ne me venge pas.
CLÉOMÈNE, reconnu pour Timocrnie.
Quoi, madame, est-ce ainsi que mon àme surprise
S'ose plaindre du ciel quand il vous favorise?
Le sang d'un ennemi qui bornait ce courroux,
Était une victime indigne d'un époux ;
Et par une bonté que vous n'osiez attendre,
Pour lui plus immoler, il l'a fait votre gendre.
Sacrifiez sans peine à son sang répandu
Celui que dans le sien vous avez confondu;
Et vengez, en ôtant un époux à sa fille.
Le malheur de sa mort sur sa propre famille.
LA REINE
Oui, quand de mes serments l'inviolable foi Se pourrait affranchir de ce que je lui doi, L'on me verrait sur vous, d'une seconde offense, Par mon propre intérêt, poursuivre la vengeance. Vous avez su forcer ma haine à se trahir. Vous m'avez lait aimer ce que j'ai cru haïr ; Et mon cœur doit venger cette haine trompée De ce qu'il sent sur lui de tendresse usurpée.