STILICON , ACTE I, SCÈNE VII
Dérobons sa naissance aux injures du sort.
MUTIAN. [pose.
Seigneur, je vous dois tout, et, i|uoi qu'on me pro- Pour venger votre outrage, il n'est rien que je n'ose, Le crime ou vous courez no saurait m'étonner ; Mais vous m'avez permis de vous en détourner. Sou ll'rez du ne que j'oppose au dessoin que vous faites Ce qu'est llonorius, ce que par lui vous êtes. Et que je vous arraclie à l'indigne fureur Qui veut tremper vos mains au sang d'un empereur.
STILICON
U'abord, je l'avouerai, saisi d'un trouble extrême, A prendre ce dessein j'eus liorreur de moi-même; Et d'un tel attentat mon cœur épouvanté N'en conçut qu'en tremblant toute l'impiété. Le sang et le devoir soudain y firent naître Tendresse pour mon gendre, et respect pour mon
[maître; Et ravi d'un remords'qni conservait scsjours, Pour le fortifier j'employai ton secours : Mais les bonteux mépris d'une ingrate princesse Ont de ces sentiments dissipé la faiblesse ; Pour punir un orgueil qui ne m'était pas dû, A ses premiers transports tout mon cœur s'est ren- En vain j'ai voulu voir ma lille couronnée, [du. Je n'ai vu que d'un fils l'indigne destinée, Et l'outrage éclatant que soulfre son grand cœur. S'il demeure sujet des enfants de sa sœur. Tout rempli d'un objet et si cher et si tendre, Le mien ne connaît plus de maître ni de gendre ; Et contre ses remords pleinement afl'ermi. Voit dans Houoriusson plus grand ennemi.
MUTI.\N.
Qu"a-t-il pu i)ource fils qu'il n'aitpasdaigné faire? Son rang de ce qu'il est d'un seul degré dill'ôre, Encore un pas peut-être, et le trône est au bout.
STILICON
Un degré l'en sépare, et ce degré c'est tout. La grandeur la plus vaste esttoujoursimiiarfailc. Quand d'un plus haut empire elle se voit sujette ; Et ce qu'à commander elle donne de droits Ne vaut pas la douleur d'obéir une fois. Cependant si tu veux blâmer mou injustice, Songe qu'Honorius lui-même est un complice. Et que par la rigueur d'un destin peu commun, Je ne deviens ingrat que pour en punir un. Après avoir au trône élevé son enfance. Contre ses ennemis affermi sa puissance, La généreuse ardeur d'une illustre amitié. D'un tout sauvé par moi me devait la moitié. Ne dis point que peut-être il me l'eût accordée, Si pour prix de ma foi je l'eusse demandée; Quand sa sœurdans mon fils dédaigne un rangtroi C'est me la refuser que ne me l'offrir pas. [bas Non que mon intérêt m'eût forcé d'entreprendre Si pour Euchérius j'eusse pu m'en défendre; Mais enfin tous mes vœux ne se trouvent rempli: Que de l'avidité de voir régner ce fils. D'un astre dominant l'indispensable empire
A cet arrêt du sort me contrainl de souscrire; F.l dussé-jo y péril', (|uoi qu'il doive en coûter, Pour lui laisser un trône il faut l'exécuter.
MUTIAN.
Mais pourquoi lui cacher vos desseins de la sorte, Si son seul intérêt <à conspirer vous porte? Devrait-il ignorer ce qu'on ose pour lui?
STILICON
Oui, i)uisqu'àl'cin|iereur il servirait d'appui [fasse Et (|ue, s'il [leut l'apprendre, il n'est rien qu'il ne l'ourdélruire un projetquile met danssaplace. D'ailleurs, aimantée fils, je lui dois épargner Tout ce qui le rendrait indigne de régner ; La tendresse pour lui qu'il faut que je soutienne. Aime à sauver sa gloire aux dépens de la mienne; Et comme le mépris qui s'attache à son rang, ' Prend en lui pour objet la honte de mon sang. Pour l'en justifier, sans noircir son estime. Mon cœur à sa vertu veut bien prêter un crime, Et pour le couronner, y courant sans effroi, Le venger de l'affront d'être sorti de moi.
MUTIAN.
J'admire pour ce fils l'ardeur qui vous anime. Mais songez-vous assez jusque* où va ce crime, Et que tout l'avenir condamnant sa fureur, i Ne l'examinera que pour en prendre horreur?
STILICON
Va, va, si l'avenir ne lui fait point de grâce, Il en louera du moins l'inébranlable audace, Et rendra ce qu'il doit aux surprenants transports Qui me font voir le crime, et braver les remords. Peins-toi mon entreprise encor plus effroyable. Une grande àme seule en peut être capable; Plus l'attentat est noir, plus son indignité Veut du cœur le plus haut l'entière fermeté. Des plus sacrés devoirs étouffer le murmure, C'est à ses passions asservir la nature; Cet effort ne part point d'un courage abattu. Et pour faire un grand crime il faut de la vertu.
iMUÏlAX.
Ce genre de vertu touche un peu trop votre àme.
STILICON
Enfin tu veux en vain que j'en craigne le blâme, La chose est résolue, et tout prêt d'éclater, Un lâche repentir ne saurait m'arrèter.
Il faut, sans balancer, que dès cette nuit même La mort d'Honorius couronne un fils que j'aime, Kiennepcutmettreobstacleaudessein quej'enfais. Je puis tout sur l'armée, on me craint au palais, Elj'ai dans l'entreprise intéressé sans peine Tous ceux dont le pouvoir l'eût dû rendre incertaine; Ainsi, pour voir l'efiet que je m'en suis promis. En secret chez Zenon assemble nos amis : Zenon peut tout pour nous, et brûle d'entreprendre; Dansuneheureauplus tard j'aurai soin de m'yren- |{l là, pour le succès d'un si hardi dessein, [dre ; Sous choisirons ensemble et le temps et la main.