LES ENGAGEMENTS DU HASARD, ACTE V, SCENE VI
D. FADRIQUE, bas à Elvire.
Laissez-moi ce souci, Je veux par don Félix vous tirer hors d'ici, Je saurai bien après lui rendre sa maîtresse.
{Haut à don Félix,)
Et pour VOUS témoigacr que je tiens ma promesse, Si VOUS avez pour elle un lieu de sûreté. Vous l'y pouvez conduire en toute liberté : De mes soins voire flamme est-elle satisfaite?
ISABELLE, bas.
Ciel, quelle trahison ! est-ce ainsi qu'on me traite?
D. CKSAn, à D. Fadriiiue,
Encor qu'eu ce projet vous lui serviez d'appui, Isabelle pourtant n'est pas encore à lui.
D. FÉLIX, à Elvire.
Allons, madame, allons, que rien ne vous étonne; Suivons sans dilTérer ce que l'amour ordonne.
ELVIRE, bas.
Que de confusion! ô sort capricieux!
D. CÉSAR
Ah ! Ce n'est pas ainsi qu'on l'enlève à mes yeux : Que l'on m'ait averti, que le hasard m'amène. Enfin je suis ici, votre espérance est vaine, Je l'aime comme vous; et quoique le mépris Ait toujours de ma flamme été l'indigne prix, En vain ce dur mépris à la quitter m'invite, I! faut auparavant qu'elle m'en sollicite. Et qu'elle avoue au moins, que jusqu'à se trahir Mon triste cœur s'est pu résoudre d'obéir.
D. FÉLIX
Puisque par cette voie enfin tout se répare, Rien ne peut empêcher qu'elle ne se déclare. Que ne répondez-vous, Isabelle, et pourquoi Différez-vous encore à vous donner à moi '? Vous m'aimez,je vous aime, et ma flamme sincère...
ELVIRE, bas à D. Félix.
Ne me pressez point tant, don César est mon frère : Vous in'èles obligé de l'avis d'aujourd'hui. Travaillez en revanche à finir mon ennui, Tirez-moi de ce lieu, l'occasion est belle. Et vous retournerez après pour Isabelle.
D. FÉLIX
Il est juste, madame, et je sais mon devoir.
[A don Ccsar.)
Cessez de vous flatter d'un inutile espoir. Don César, je ne puis obtenir de sa haine Qu'elle daigne d'un mot soulager votre peine ; Par un pareil mépris cherchez à vous guérir.
Non, il faut iiu'Isabelle, etdus.=é-je en mourir. Me le dise elle-même, et puis je me retire.
ISABELLE, sortant du cabinet.
S'il ne tient qu'à cela, je m'en vais vous le dire.
n. FADHIQUE, à Isabelle.
Vous me perdez, madame, après un tel aveu.
CLARIN.
Isabelle est doublée, ils vont jouer beau jeu.
ELVIRE
Que devicndrai-je, hélas!
D. CÉSAR
Qu'est ceci, don Fadrique?
ISABELLE. [TUe,
Oui, puisqu'il faut enfin que tout mon cœurs'expli- C'cst en vain, don César, que vos feux mal reçus Se flattent de l'espoir de vaincre mes refus : Je vous l'ai dit cent fois, vous perdez votre peine, Et votre amour ne peut s'attirer que ma haine.
D. CÉSAR
Pour me faire céder, madame, c'est assez. Non que des traits si lieaux soient sitôt elTacés; Mais si ni la raison, ni le temps, ni l'absence Ne peuvent de mon feu dompter la violence, Du moins je saurai bien pour fuir votre courroux, Empêcher mes soupirs d'aller jusques à vous.
Ce sentiment m'oblige, et je serais ingrate Si, quand votre vertu dans ce dessein éclate. Je craignais d'avouer qu'une si belle ardeur Emporte mon estime au défaut de mon cœur.
D. FÉLIX, à D. César.
Daignerez-voussouffrir qu'un rival vous embrasse?
D. CÉSAR
Déjà dans mon esprit ce fâcheux nom s'efface.
Allons, quoique l'amour cause tout mon souci. Je rougis du loug temps que je m'arrête ici.