PHILIPPE, PERSÉE, DÉMÉTRIUS, ANTIGONUS, ONOMASTE
PERSÉE
Seigneur, si jepouvais sans m'en rendre complice...
PHILIPPE
Prenez place tous deux, je vous ferai justice. Voici le jour fatal où le ciel contre nous Semble avoir réservé son plus âpre courroux. La plainte ouverte, enfin, succédant au murmure, A la pleine révolte enhardit la nature. J'en vois les droits partout honteusement trahis. Il m'en faut être juge, et c'est entre mes fils. Père trop malheureux, qui, quoique je me cache. D'un crime dans mon sang ne saurais fuir la tache ! Un frère accuse l'autre, et le crime est douteux, Mais l'effet m'en doit être également honteux. Qu'il soit faux, qu'il soit vrai, la haine qui les guide, En fait pour moi toujours un lâche parricide. Ou l'un d'eux aujourd'hui cherche à l'exécuter. Ou l'autre le commet en l'osant inventer; Et ma gloire ne peut qu'elle ne soit ternie, Ou par son attentat, ou par sa calomnie. Voilà ce que j'ai craint de ces dissensions Dont l'aigreur soutenait toutes vos actions; Mais, comme il en est peu que le temps n'adoucisse, J'ai cru qu'au sang enfin vous rendriez justice. Et qu'après les avis que je vous ai donnés, Vous n'oublieriez jamais ce que vous êtes nés. Combien de fois, hélas! vous ai-je fait comprendre Quels biens de la concorde on a sujet d'attendre? C'est par là que deux rois avecque tant d'éclat De Sparte si longtemps ont gouverné l'État, Que d'un zèle pareil la conduite admirable, A ses plus fiers voisins l'a rendu redoutable. Et que ce môme État n'a pu se maintenir Dès que l'ambition a su les désunir.
Combien ai-je tâché de prévenir vos haines Par l'exemple fameux et d'Attale et d'Eumônes, Que la concorde seule où tous deux je les voi,
A faits aussi puissants qu'Antiochus ou moi"? HonteiiN du nom de rois iiii'à iieinc ils voulaient
[prendre.
Ils ont droit aujourd'hui d'oser tout entreprendre; Et, s'il faut mêler Rome aux autres nations, Voyez les Quintius, voyez les Scipions.
Dans l'éclat immortel qui suivra leur mémoire De leur uoble union voyez briller la gloire; Au lieu que des forfaits la plus pressante horreur. Toujours de la discorde a suivi la fureur. Ni le crime des uns, ni la vertu des autres. Sur les grands sentiments n'ont pu réglerles vôtres. D'une coupable ardeur l'indigne emportement Vous fait de votre rage aimer l'aveuglement. Vous voulez que je vive, et souffrez que je règne Tant que vous n'ayez plus d'obstacle qu'elle craigne; Et que par l'attentat l'un de l'autre défait Puisse, en m'ôtant le jour, jouir de son forfait. Il n'est droit si sacré que votre orgueil révère, Vous ha'issez les noms et de père, et de frère; Et du sang, à l'envi, brisant les plus doux nœuds. Le trône est le dieu seul qui mérite vos vœux. Sus donc, immolez-lui de si chères victimes. Et me faites trembler par l'horreur de vos crimes. Attendant que le fer en règle les effets. Faites eu ma présence un combat de forfaits. Dites tout ce ([uc peut, pour trahir la nature. Ou résoudre la rage, ou forger l'imposture. J'écoute, et je crains bien, pour reproche éternel, î)ç. n'avoir à juger que du moins criminel.
PERSÉE
Seigneur, j'ai dû, sans doute, abandonner ma tête A l'éclat imprévu d'une affreuse tempête, Puisque les attentats dont cncor je frémis Ne sauraient être crus s'ils n'ont été commis. Ce n'est pas sans raison qu'un peuple téméraire Ne veut pour votre fils connaître que mon frère. Si chez vous, comme lui, j'en obtenais le raug. Vous trembleriez d'ouïr qu'on veut verser mon sang. Et ne voudriez pas qu'un reproche semblable Confondit l'innocent avecque le coupable. Ayant à craindre tout, si, sans rien découvrir. Vous voulez que je meure, hé bien, il faut mourir. J'y consens, et croirai mon sort digne d'envie Si ma mort avancée assure votre vie; Et si l'indigne ardeur de ses transports jaloux Peut s'éteindreen mon sangsans aller jusqu'à vous; Mais, si dans ce péril la plainte m'est permise. Voyez-le contre moi s'armer avec surprise; Et, l'éclat de sa haine osant tout aujourd'hui, Soutfrez pour l'arrêter que je m'adresse à lui. Qu'espérez-vous, mon frère, et sur quelles maximes Courez-vous en aveugle au plus aft'reux des crimes? Dans l'orgueil de compter tant de rois pour aïeux, L'avidité du trône entraîne tous vos vœux ; Comme eux il faut régner, et cette noble envie Pour remplir tout leur sort veut se voir assouvie; Mais, si ce que je suis tient le vôtre borné, Prenez-vous-en aux dieux qui m'ont fait votre aîné.
PP:RSÉE et DÉMÉTRIUS, acte II, scène III.
L'usage ici reçu, le jugement d'un père Pour régner après lui veulent qu'on me préfère; Et votre hras armé pour répandre mon sang Vous peut seul donner droit de monter à son rang. Le ciel dont l'équité sur nos desseins préside N'a pu souffrir encore un si noir parricide. Hier dans ce faux combat iiue j'osai hasarder, Pour éviter ma perte il m'apprit à céder; C'est lui, qui s'opposant à l'espoir qui vous reste. Me fit fuir un festin qui m'eût été funeste; Et le crime par vous noircissant votre foi. J'aurais dû cette nuit vous recevoir chez moi'? Seigneur, sans mes refus nés d'une juste crainte, Vous pleureriez ma mort où vous oyez ma plainte ; Et ce qu'entre deux lils vous avez à juger. Ne vous aurait laissé que ma perte à venger. Détestez maintenant l'ardeur insatiable Où la soif de régner plonge une âme coupable; Mais, en la détestant, daignez vous souvenir Que vous avez à plaindre aussi bien qu'à punir. Que celui dont la rage aspire à perdre un frère Sente à jamais des dieux l'implacable colère; Mais qu'au moins l'opprimé, pour s'en mettre à cou-
[vert, Dans l'appui de son roi trouve un asile ouvert. Contre la trahison c'est le seul que j'espère. Je n'ai pour m'en sauver queles dieux et mon père. S'il me faut fuir ici de secrets attentats. Je n'ai point de Romains qui me tendent les bras, Leur haine de ma mort se fait un heur suprême. Parce 'que je soutiens l'honneur du diadème. Et ne leur laisse voir aucuns moyens offerts De mettre, moi vivant, la Macédoine aux fers. La plainte cependant, le murmure, l'outrage. Sont le prix d'affranchir vos sujets d'esclavage. Vous l'avez vu, seigneur, dans ces lâches soldats. Qui hier, même à vos yeux, cherchèrent mon trépas. Que dirai-je des grands dont la molle faiblesse A flatter les Romains à l'envi s'intéresse. Et qui, sur un espoir et vil et hasardeux. N'adorent que celui qui peut tout auprès d'eux'? Ce n'est pas à moi seul qu'il voit qu'on le préfère, 1 11 l'emporte en secret sur son roi, sur sou père. i C'est lui, qui dans l'orage où vous étiez compris. Des foudres du sénat sauva vos cheveux gris. Si vos peuples sans guerre ont la douceur de vivre. Des armes des Romains c'est lui qui les délivre; Et, tandis qu'en vous seul je fonde mon appui, Vos peuples, les Romains, tout enfin est pour lui. A quoi présumez-vous que Quintius aspire Par tout ce qu'il se plait sans cesse à vous écrire. Quand, pour entretenir l'amitié du sénat. Il vous fait envoyer les premiers de l'Étal? Démétrius a part à cotte politique.
Ses conseils sont sa règle en tout ce qu'il pratique; Et, dans ces envoyés qu'ils ont l'art de gagner, Ils cherchent du secours pour le faire régner. Ceux qu'un pur intérêt, ceux qu'un vrai zèle y mène N'en reviennent jamais qu'avec l'âme romaine.
Le seul Démétrius est maître de leur foi ; Et déjà, vous régnant, ils l'appellent leur roi. Si l'indignation m'arrache quelque plainte, De l'ardeur de régner j'ai soudain l'Ame atteinte; Chacun veut que ce crime ait pour moi des appas, lit vous-même, seigneur, ne m'en exemptez pas. .Mais à quoi celte ardeur et basse el criminelle, Puisqu'au trône après vous ma naissance m'appelle? VoHloir pour y monter confondre tous les droits, Renverser la nature, anéantir les lois.
Se faire une vertu d'un frère qu'on opprime, C'est là, seigneur, c'est là ce qui s'appelle crime; Et j'atteste les dieux, si j'en prends quelque effroi, Que jele crains pour vons beaucoup plus que pour Négligez le péril où ma vie est réduite, [moi.
Détournez-en les yeux, mais voyez-en la suite. Et songez, qu'où du sang on a brisé les nœuds, Qui fait un parricide en peut commettre deux.
DÉMÉTRIUS
Si je parais surpris, seigneur, j'ai pour excuse Et le genre du crime, et celui qui m'accuse. Pourm'ôter tous moyens de vaincre mon malheur, Il veut auprès de vous corrompre ma douleur; Et de ses feints soupirs l'injurieuse amorce Tâche en la prévenant d'en détruire la force. Sur vous d'un faux péril il fait tomber l'effroi, Pour faire agir par vous sa rage contre moi. Quoique fort du .secours de ma seule innocence. Pour moi du monde entier il arme la puissance; Et d'asiles partout il aime à se priver, Pour empêcher qu'en vous je n'en puisse trouver. Dieux, qu'il prend pour témoins des motifs de sa
[crainte, Aidez ceux qu'il abuse à pénétrer leur feinte ! Et, puisqu'à m'en purger je me trouve réduit, Eclairez ce grand crime où j'ai choisi la nuit. Il l'expose à vos yeux l'âme encor toute émue. Comme s'il ne formait qu'une plainte imprévue. Kl que ces noirs complots dont il souille ma foi Ne fussent pas des traits préparés contre moi. Prince, si dès longtemps formant brigues sur bri- Je fais contre l'État de criminelles ligues, [guos, Il fallait m'accuser de cette trahison .\vant qu'elle employât le fer et le poison. Déjà pour m'en punir j'étais assez coupable, Sans que de cette nuit on yjoignît la fable; [pérer, Mais, pour mieux voir quel fruit j'en pourrais es- Vous voulez tout confondre, il faut tout séparer. Le grand titre d'ainé, le jugement d'un père. Le droit des nations, tout veut qu'on vous préfère; Et, pour en démentir l'aveugle choix du sort. Ma lâche ambition a juré votre mort. Pourquoi donc m'impuler la coupable espérance Dont l'appui des Romains flatte mon arrogance? Si jusqu'à faire un roi vous portez leur crédit, nu'est-il besoin de crime où leur secours suffit? Est-ce afin que le trône ait plus de quoi me plaire. Si j'en vois les degrés teints du sang de mon frère? Est-ce afin qu'auprès d'eux ce noir crime commis