SCÈNE III STRATONICE, ANTIOCHUS, PHÉNICE
STRATONICE
Quoi, prince, c'est doue moi qui vous chasse d'ici?
ANTIOCHUS
Si vous fuir blesse en vous l'honneur du diadème, On peut le pardonner à qui se fuit soi-même. Jugez si de mes maux je puis venir à bout. Je tâche de me perdre, et me trouve partout.
STRATOMCE.
Si vous trouver partout est pour vous un supplice, Prince, résolvez-vous à vous rendre justice; Et, quoi que pour vos sens le chagrin aitd'appas, Vous vous consolerez de ne vous perdre pas.
ANTIOCHUS
C'est par où ma raison redouble ses alarmes. L'habitude au chagrin y fait trouver des charmes ; Et j'appréhende bien de ne guérir jamais D'un mal où, malgré moi, je sens que je me plais.
SÏRATONICË.
Si vous vous y plaisez, vous êtes moins à plaindre Que ceuxà qui pourvous sa rigueur donne à crain- II leur ôte un repos qu'il vous laisse acquérir, [dre;
ANTIOCHUS
Hélas ! Est-ce être heureux que se plaireà souffrir? Un mal n'est-il plus mal s'il flatte en apparence. Et, pour nous être cher, perd-il sa violence? Non, non, ses traits pour nous sont d'autant plus
[perçants.
Que, pour surprendre l'àme, il abuse les sens, Qu'à peine il nous fait prendre un chagrin volon-
[taire.
Qu'un astre impérieux nous le rend nécessaire. Et force un cœur séduit par cette trahison. Au refus du secours que prête la raison.
STRATONICE
Du mal pour qui le cœur à la raison s'oppose. Le charme est dans l'effet beaucoup moins qu'eu
[la cause ; Et pour voir quel remède on y peut appliquer, Qui la connaît si bien la devrait expliquer.
ANTIOCHUS
Triste, confus, rêveur, si ce mal peut me plaire. C'est sans savoir pourquoi la peine m'en est chère; Et quand un pareil trouble embarrasse l'esprit, Qui sait mal ce qu'il sent, sait bien peu ce qu'il dit.
STRATONICE
Le rui trop vivement partage votre peine, Pour ne pas faire effort...
ANTIOCHUS
C'est là ce qui me gêne.
Son déplaisir m'accable ; et, comme un noir destin Par l'éclat delà cour redouble mon chagrin. Je crois pour quelque temps qu'il lui sera moins De souffrir ma retraite en quelque solitude, [rude, Voilà ce qu'aujourd'hui je lui fais demander ; Pour tirer son aveu daignez me seconder, Madame, et par vos soins...
Quoi, prince, dois-je croire Qu'en secret ce chagrin porte envie à ma gloire, Et que dans votre cœur un mouvement jaloux, Lorsqu'on m'appelle au trône...
ANTIOCHUS
Ah ! Que me dites-vous ?
Qu'à l'ardeur de mes vœux le juste ciel réponde. Et vous êtes soudain la maîtresse du monde : Si le sceptre en est beau, quoi que vous présumiez, Qu'il le mette en mes mains, je le mets à vos pieds. Dans ce degré pompeux, loin que l'éclat m'en gêne. Je ne veux qu'adorer, voir, et servir ma reine, Elle seule en est digne; et pour mieux l'élever... Mais, dieux !
STRATONICE
Vous avez lieu de ne pas achever; Et le trouble sur VOUS peut prendre quelque empire, Quand la civilité vous engage à trop dire.
ANTIOCHUS
Pourquoi de ce reproche affecter la rigueur? Ma bouche ne dit rien sans l'aveu de mon cœur'; Et ce brillant amas de vertus et de charmes... Madame, de mon mal le roi prend trop d'alarmes. Proposez ma retraite, et, de grâce, obtenez...
STRATONICE
Prince, je monte au trône, et vous m'abandonnez! Fuir d'en être témoin, est-ce chérir ma gloire?
ANTIOCHUS
Ah ! Si vous connaissiez iouf ce qu'il eu faut croire.. Adieu, madame, adieu; dans le trouble où je suis, Penser, fuir et me taire, est tout ce que je puis.