ANTIOGHUS, ACTE II, SCÈNE III
Consent-il au destin dont la rigueur me cliasse, Et que, loin de la cour, je tache à retrouver La douceur du repos dont je me sens priver?
STRATONICE
Seigneur, pour vous le rendre, espérez tout d"un Il n'est rien qu'à son fils satendresse préfère; [père, Mais c'est trop vous flatter de croire qu'aisément Il donne son aveu pour votre éloignement. Ce dessein l'épouvante, en parler c'est un crime.
ANTIOCHUS
Il faut donc qu'en mes maux sans cesse je m'abîme, Que sans cesse une triste et mortelle langueur...
STRATONICE
Tout le monde avec vous partage sa rigueur : Mais, quand à vos désirs la solitude est chère, IS'est-il rien à la cour d'assez beau pour vous plaire'? N'y voyez- vous partout qu'objets à dédaigner'?
ANTIOCHUS
Ah ! Ce n'est pas par là qu'il m'en faut éloigner. S'il est rien dont l'appât ou me flatte, ou m'attire. C'est là que je le vois, c'est là que je l'admire ; Et l'univers entier n'a rien d'un si haut prix. Qui vaille les douceurs dont je m'y sens surpris ; Mais, dans le trouble obscur de mon âme abattue, Mon bonheur fait mon mal, ce qui me plaît me tue; Et mon chagrin funeste a l'art d'empoisonner Tous les biens que le ciel cherche à m'abandonner.
STHATONICE.
Quoi, toujours ce chagrin sans m'en dire la cause? J'avais cru que sur vous je pouvais quelque chose. Mais...
ANTIOCHUS
Si dans ce pouvoir vous trouvez quelque appas. Il ne va que trop loin, ne vous en plaignez pas.
STRATONICE
Vousme cachez vos maux etje pourrais vous croire?
ANTIOCHUS
Mais, madame, songez qu'il y va de ma gloire?
Et que je la trahis si j'ose découvrir
Ce qu'en vain ma raison a tâché de guérir.
STRATONICE
Quoi que pour un grand cœurla raison ait d'anior- Où la passion règne, elle reste sans forces ; [ces, Et, surtout, ses conseils font peu d'impression Quand le mal naît d'amour, ou vient d'ambition.
ANTIOCHUS
Ah! Pour l'ambition, j'en crains peu la surprise. Plus je suis près du trône, et plus je le méprise; Et, lorsqu'on vous y place, il me serait moins doux D'aller donner des lois que d'en prendre de vous.
STRATOXICE.
Cet illustre mépris sied bien aux grands courages. Mais chaque passion excite ses orages; Et tel qu'un plus haut rang ne peut inquiéter. Aux troubles de l'amour a peine à résister.
ANTIOCHUS
Hélas!
■Vous soupirez!
ANTIOCHUS
Il est vrai, je soupire.
Et dis peut-être plus que je n'ai cru vous dire ; Mais, si j'explique trop ce qu'en vain je combats, Songez que c'est à vous à ne m'enteiidre pas.
STRATONICE
Quoi, prince, il se peut donc que l'amour...
ANTIOCHUS
Ah ! madame.
Vous avez arraché ce secret de mon âme ; Et quand rien, sur ce point, ne pouvait m'ébranlcr, Vous blâmiez mon silence, il a fallu parler. Mais ne prétendez point, pour finir mon martyre, Que j'accepte l'oubli que vous m'alloz prescrire, Et que ma passion puisse prendre la loi Du pouvoir absolu que vous avez sur moi. Avec toute l'ardeur dont un cœur est capable, J'aime ce que jamais on vit de plus aimable. Et trouverai toujours un sort bien moins amer \ mourir en aimant, qu'à vivre sans aimer.
STRATONICE. [dre,
Quoi quede mesconseils votre amoursemblecrain- J'en crois le feu trop beau pour le vouloir éteindre; Mais je ne comprends point quel bizarre pouvoir, Le forçant au silence, arme son désespoir, [gne. Outre qu'en vain, sans cesse, on veut qu'il se contrai- Vous n'êtes pasd'un rang qu'aisément ou dédaigne; Ou si rien en aimant ne vous peut secourir. Du moins on plaint un mal qu'on ne saurait guérir.
ANTIOCHUS
Non, non, à mon destin le ciel veut que je cède : Madame, il faut mourir, mon mal est sans remède. Ce n'est pas qu'en effet la douceur d'être plaint Ne soulageât les maux dont mon cœur est atteint; Mais, pour flatter le trouble où leur rigueur m'ex- II faudrait être plaint de celle qui les cause: [pose, Et, dans l'obstacle affreux qui s'offre à respecter, C'est être criminel que de le souhaiter.
STRATONICE
J'ignore quel obstacle elle vous montre à craindre; Mais, pour vous soulager, s'il ne faut que vous plain- Quelque austère vertu qui la force d'agir, [dre. C'est un bien qu'elle peut accorder sans rougir. Pour moi, si sur mon cœur, quand elle a tout le Je puis... [vôtre,
ANTIOCHUS
Vous y pouvez sans doute plus qu'une autre ; Et si je me souffrais l'espoir d'un bien si doux. Mon amour ne voudrait l'attendre quede vous: Mais sitôt que j'aurais... Je sais trop que ma^ flam-
STHATONICE. [UIB...
Hé bien, prince, achevez.
ANTIOCHUS
N'en parlons plus, madame.
J'oubliais un devoir que mon respect soutient. Je m'allais égarer, mais ma raison revient; Et tant qu'un coup fatal borne enfin ma misère. Je vois qu'il faut languir, soupirer, et me taire.
AiNTIOCHUS, ACTE II, SCÈNE IV.
STIiATOMC.E.
Pour VOUS en pou voir croire, il faut qu'auparavant...
ANTIOCHUS
Madame, au nom des dieux, u'allcz pas plus avant. Tant que j'aime en secret, j'aime avec innocence. Mais enfin je la perds si j'en fais confidence; Et c'est peut-être assez, dans un sort si cruel, De vivre malheureux, sans mourir criminel.
STK.^TO.Nir.E.
Après ce que sur vous je dois avoir d'empire, Prince, c'est m'outrager que s'en vouloir dédire, El soupçonncrqu'un zèleaussi faux qu'indiscret...
ANTIOCHUS
Madame, encore un coup, laissez-moi mon secret. Vous-même qui voulez qu'un libre aveu l'exprime, S'il échappe à mon cœur, vous nf en ferez un crime; Et sans voir par quel ordre il l'ose révéler. Vous me demanderez qui m'aura fait parler. Ne vous exposez pointpourvouloirtrop connoitre... STRATONir.E. [tpe ;
Vos malheurs sont au point de ne pouvoir s'accroî- Et quand je n'agirais qu'afin de vous trahir...
ANTIOCHUS
Enfin vous le voulez, il faut vous obéir; Mais j'atteste les dieux, si je romps le silence. Que votre ordre à mon feu fait cette violence. Et que jusqu'au tombeau, sans cette dure loi, Ce serait un secret entre mon cœur et moi. Puisqu'il faut expliquer pour qui ce cœur soupire. Vous-même dites-vous ce que je ne puis dire? Ce portrait trop aimable, et trop propre à charmer. Vous montrera l'objet que je n'ose nommer.
(/( lui donue le portrait qu'il a reçu d'Arsinoé.) STBATONICE.
Cet excès de respect marque une âme incapable...
ANTIOCHUS
Hé bien, qu'ordonnez-vous d'un amant déplorable? A tout son désespoir faut-il l'abandonner. Ou le plaindre d'un sort qu'il n'a pu détourner? Mais votre teintse change, etcc front qui s'altère... C'en est fait, je le vois, j'ai dfi, j'ai dû me taire ; Et l'amour dont je suis l'indispensable loi, Quand j'en nomme l'objet, est un crime pour moi.
STRATONICE
Votre choix me surprend; et, quelque haut mérite Que cet amour se peigne en l'objet qui l'excite...
ANTIOCHUS
Ah ! si par le mérite il pouvait s'excuser. Qui n'approuverait pas ce qu'il me fait oser? A l'orgueil de mes vœux ne faites point de grâce, Mais épargnez l'objet qui les force à l'audace. Jamais rien de si beau ne parut sous les cieux. Jamais rien de si vif ne sut charmer nos yeux. De la divinité c'est l'image visible.
Pour ne l'adorer pas il faut être insensible; Et, quand ce libre aveu presse votre courroux, Le malheur est pour moi, mais le crime est de vous. Quoique près d'expirer sous l'horreur du silence, J'ai voulu de mon feu cacher la violence,
J'ai voulu déguisera quels charmes soumis...
STBATONICE.
Pourquoi ce long silence à qui tout est permis? Je dois à ce portrait l'aveu de votre flamme; Et sur ce qu'il m'apprend...
ANTIOCHUS
Rendez-le-moi, madame.
Mon amour le demande; et, dans son désespoir...
STRATONIf.lC.
Ce n'est pas de ma main qu'il doit le recevoir.
ANTIOCHUS
Quoi, me le refuser? 0 rigueur imprévue ! Hé bien, privez mes yeux d'une si chère vue, Vous n'empêcherezpointque gravé dans mon cœur, Du beau feu qui m'embrase il n'augmente l'ardeur. C'est là que, malgré vous, j'adorerai sans cesse Les traits d'une charmante et divine princesse; Qu'un hommage secret lui soumettant ma foi...
STRATONICE
Prince, adieu, c'en est trop.
ANTIOCHUS
Madame, écoutez-moi.
Si je ne puis forcer mon amour à se taire, J'ai du sang à répandre, il peut vous satisfaire. Je vous l'offre; et mon mal deviendra plus léger...
STRATOXICE.
Tigrane qui paraît saura le soulager; [dire.
Comme il peut tout pour vous, vous lui pouvez tout