SCÈNE III STRATONICE, TIGIL\NE
STRATOXICE.
Un revers trop cruel traverse votre flamme Pour pouvoir m'étonner du trouble de votre âme; Mais, (Ili moins, c'est beaucoup que, malgré sa ri-
[gueur.
D'un triomphe secret vousgoùtiezia douceur. J'apprends que de vos feux la princesse charmée. Fait vanité d'aimer autant qu'elle est aimée. Et que sur sa constance on ne saurait gagner D'en immoler la gloire à celle de régner.
TIGRANE
Madame, le destin m'est d'autant plus contraire. Qu'au moment qu'il m'accable il consent que j'es- Et par de faux appas éblouissant ma foi, [père ;
Me force d'appuyer ce qu'il fait contre moi. Antiochus renonce à m'ôter ce que j'aime, D'Arsinoé pourmoi la constance est extrême ; Et, quoi qu'on fasse enfin, si je les crois tous deux, Rien ne peut mettre obstacle au succès de mes feux. Du prince cependant le déplaisir augmente. Son chagrinest plus noir, salangueur plustraînan- Et, si de sa vertu j'ose me prévaloir, [te ;
Sa mort presque certaine étouffe mon espoir : Jugez si mes ennuis en ont moins d'amertume.
STRATOXICE.
Peut-être il n'aime pas autant qu'on le présume ; Et, puisqu'à son bonheur il cherche à résister. On peut croire...
TIGRANE
Ah! madame, il n'en faut point douter:
I.a princesse le charme, il l'adore, et son àme Peut à peine suffire à l'excès de sa flamme. Jamais un plus beau feu ne régna sur un cœur; Mais un faible service en arrête l'ardeur : Il ne peut oublier qu'un sort digne d'envie M'a fait sauver ses jours au péril de ma vie ; Et par reconnaissance il s'obstine à son tour A donner aujourd'hui la sienne à mon amour.
STRATOXICE.
Je vois ce qui vous gêne, une amitié si pure Vous force à refuser ce qu'elle vous assure ; Mais au moins votre amour, dans ce revers fatal, N'a point à redouter le bonheur d'un rival, Puisqu'à vous préférer la princesse constante, Saura trop...
TIGRANE
C'est par là que mon malheur s'augmente. On m'apprend que le roi de tant d'amour surpris, M'impute pour son choix ce qu'elle a de mépris, Et que si jusqu'au bout il la trouve obstinée A refuser l'honneur de ce grand hyménée. Comme il m'encroit la cause, il veut que dés demain Moi-même je choisisse à qui donner ma main. La princesse, par là, de sa foi dégagée. N'aura plus dans ses vœux à rester partagée; Et voyant mon devoir porter ma flamme ailleurs, Cédera sans scrupule à des destins meilleurs. S'il est vrai qu'on m'apprête un si cruel supplice. J'implore vos bontés contre tant d'injustice. Par pitié de mes maux détournez-en l'effet. Il suffit de l'effort que mon devoir s'est fait. Pourquoi presser l'éclat d'un désespoir funeste? Ma douleur le commence, elle répond du reste. Et n'aura pas besoin, pour terminer mes jours, De souffrir que mon bras lui prête du secours.
STRATONICE
Si le prince...
TIGRANE
A ses yeux il faut cacher mon trouble. Et, puisque mon malheur par sa vertu redouble, Je vous laisse empêcher qu'une vaine pitié N'immole dans son cœur l'amour à l'amitié.