SCÈNE VI FLAMIMUS, PRCSUS, AR.AXE
PRUSIAS
N'épargnez point mon zèle en ce péril insigne; Après deux ans d'asile Aunibal qui me fuit, De ma fidélité me peut ravir le fruit. Vous troubler chez Attale; et, de cette entreprise, J'empêcherais le coup en relouant Élise, Parlez, et dans ma cour je la lais arrêter.
FLAMIXIUS.
Votre amitié pour nous ne peut mieux éclater, Seigneur, et j'aurai soin que Rome soit instruite Du procédé d'Attalc, et de votre conduite. Mais, vous défendrcz-vous d'admirer avec moi, Jusqu'oii l'orgueil du trùne enile ce jeune roi ? Pour l'empêcher d'aimer il n'est rien qui l'étonnij.
PBUSIAS.
On s'oublie aisément avec une couronne; Il est jeune; et, l'amour qu'anime la fierté, Va plus loin quelquefois qu'on ne l'a projeté. Ainsi voyez, seigneur, ce que Rome hasarde A souffrir qu'Aunibal...
F1.AUIMUS.
C'est à quoije prends garde; Mais aussi je ne puis voir, tout à coup, perdus Les services qu'Attalc au sénat a rendus. Eumène comme lui toujours ardent, fidèle,
En cent occasions nous a marqué son zèle; El Home se plaindrait si, contre ses souhaits, Je rallumais la guerre où j'apportai la paix. C'est parla que d'un feu que suit un peu d'audace, Attale a mérité que nous lui fassions grâce; El que par trop d'aigreur nous ne l'exposions pas A prendre contre nous des senliments ingrats. Son amour satisfait, sans doute, il aura peine A vouloir faire tête à la grandeur romaine ; Et, sur cet hyménée oij je le vois porté, Sa foi nous répondra de sa sincérité.
PRUSiAS.
Quoi, vous consentirez à lui donner Élise?
FLAMIXIUS.
C'est à quoi du sénat l'intérêt m'autorise. Ne pouvant éviter qu'elle prenne un époux. Si je refuse Attale, où le choisirons-nous? Par qui mieux que par lui pouvoir s'assurer d'elle?
PRUSIAS
Par moi, seigneur, par moi, dont vous savez le zèle,
Et qui, tout au .sénat, ne puis voir sans rougir Que je parle, et qu'un autre ait la gloire d'agir.
FLAMIXIUS.
Que dites-vous, seigneur?
PRUSIAS
Que pour vous être utile Je voulus qu'Annibal chez moi trouvât asile, Et qu'avec même ardeur, du même esprit poussé) J'achèverai pour vous ce que j'ai commencé. J'épouserai sa fille.
FLAMIXIUS.
0, digue effort du zèle, A
QuinecherchantqueRome, immole tout pour elle? " Vous forcer à l'hymen ! Vous m'en voyez surpris.
PBUSIAS.
Je sers la république, et j'en reçois le prix.
FLAMIXIUS.
Non, non, elle doit trop à vos rares services, Pour accepter de vous de pareils sacrifices. Quoi qu'Anuibal impute à ses justes rigueurs. Elle se connaît mal à contraindre les cœurs.
PRUSIAS
Le mien ne promet rien que ma foi n'accomplisse.
FLAMIXIUS.
Un hymen, sans amour,est un trop dur supplice.
PRUSIAS
Jamais je n'en aurai le moindre repentir; Et pourvu...
FLAMIXIUS.
Non, seigneur, je n'y puis consentir, Aux intérêts de Rome Attale peut suffire.
PBUSIAS.
Hé bien, j'aime, seigneur, puisqu'il faut vousle dire. Jouissez d'uu aveu qu'il vous plaît d'arracher.
FLAMIXIUS.
Vous aimeriez Elise et l'auriez pu cacher ?
PRUSIAS
Jugez par cet effort si je vous suis fidèle, [belle, En vain mes yeux cent l'ois m'ont dit qu'elle était
LA MORT nANNIBAL, ACTE III, SCÈNK VII.
Kn vain mon cœur surpris en a crn sa iaiigiicur, J'ai fait taire mes yeux, j'ai doninnti mon cœur; Et ce m'était assez pour clicrcher à le l'aire, De songer qu'en aimant je pouvais vous déplaire. Mais enfin, aujourd'hui que vous me failcs voir Une cet amour n'a rien qui blesse mon devoir. Et qne par un motif que Rome favorise. Je puis vous obliger, en épousant Élise, Je rappelle des feux dont les charmes trop doux N'avaient été bannis qne par respect pour vous; Votre intérêt soutient l'ardeur qui me consume. Lui seul l'avait éteinte et hii seul la rallume. Accordez donc, seigneur, âmes brûlants souhaits, La gloire d'un hymen qui confirme la paix. Quelque flatteur appcàt que mou amour y voie. Montrer mon zèle à Rome est ma plus forte joie ; Et j'atteste les dieux qu'en un si grand projet [jet. Tout mon cœurest pour elle, et n'a point d'autre ob-
FLAMINIUS
Après tant de vertus Rome serait ingrate Si vos feuxn'obtenaient l'heureux prixqui les flatte. Elle vous l'abandonne; et quand, sans balancer. Elle fait plus pour vous que vous n'osiez penser. Elle a quelque sujet d'espérer qu'un beau zèle Vous fera faire aussi quelque chose pour elle.
PRUSIAS
Lui devant tout, seigneur, qu'aurais-je à refuser?
FLAMIXICS.
Ainsi de votre main vous pouvez disposer. Rome approuve l'ardeur dont votre cime est éprise, Livrez-nous Annibal, elle vous donne Élise.
Vous livrer Annibal ! Ah! seigneur, voulez-vous Me mettre en butte aux dieux, ni'attirer leur cour- Cent serments d'une foi sacrée, inviolable, [roux? De tant de trahison me laissent-ils capable? Souil'rent-ils que mon cœur, ébloui do ses feux. Ose...
FLAMIXIUS,
Hé quoi, Prusias, vous êtes scrupuleux?
Apprenez, apprenez, pour solide maxime.
Que qui sert le sénat ne peut faire de crime'; Et que de mille horreurs un forfait revêtu. Quand il est fait pour lui, doit passer pour vertu. Que partout cette gloire est la seule qu'on prise.
PRUSIAS
Et par où cependant gagner le cœur d'Elise ? Mettre en voire pouvoir ce qu'elle a de plus cher, Sera-ce le moyen, '^ seigneur, de la toucher? Obtiendrai-je par là que son amour s'explique ?
FLAMIXLUS.
C'est ne voir guère loin pour un grand politique. Sans livrer Annibal laissez-nous l'enlever. Envoyez après nous comme pour le sauver. Flattez Élise ensuite, armez pour son ofTense, Et recevez sa main-pou r prix de sa vengeance.
PRUSIAS
Maîtres de tant de rois, soumis, obéissants, [sants? Craignez-vous d'un vieillard les destins impuis-
FLAMIMUS.
Quoi! Nous vouslaisserons au pou voir d'une femme, Dont la haine, à son gré, saura tourner votre àme?
Si cet hymen vous porte à soupçonner ma foi, N'aurez-vous pas mon fils qui répondra de moi ? Vous en puis-je donner un gage plus sincère?
FLAMIXIUS.
Non, si c'était un fils que vous vissiez en père; Mais ce fds aime Elise, et vos transports jaloux Le livrent aux Romains moins pour eux que pour
[vous.
J'ai les yeux bien ouverts, et, sans vous en rien dire, Je vois dcpuislongtemps à quoi votre àme aspire. Ainsi, dans votre cour, gardez votre rival. Nous vous rendons le prince, il nous faut Annibal. Ce n'est qu'à ce prix seul que l'on obtient Élise.
PRUSIAS
Me souiller par l'horreur d'une telle entreprise?
FLAMINIUS
Ces scrupules sont beaux, mais craignez que pour .'Vttale plus zélé n'en ait pas tant que vous; [nous Il aime, et vos refus obligeront sa flamme.
PRUSIAS
Attale, quoiqu'il aime, a trop de fierté d'âme; l'U bien loi n que pour lui Iccrime ait quelque appas...
FI.AMIXICS.
Son esprit m'est connu, ne vous y fiez pas; Je ne vous ai que trop observés l'un et l'autre. Son pouvoir en ce lieu se trouve égal au vôtre. Pareil nombre l'escorte; et, pour ce grand dessein, Je voulais votre bras, j'emprunterai sa main. Rome après, entre vous, fera la différence.
Adieu, seigneur, je vois Procule qui s'avance.
Consultez avec lui si mon zèle et ma foi
Ne peuvent mériter que l'on me traite en roi.