‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 186 sur 280 · SCENE VIII RICHELIEU seul, puis MARIE · texte numérisé non relu

SCENE VIII RICHELIEU seul, puis MARIE

RICHELIEU

La chanoinesse est encore chez le cardinal, cela nous donne un peu de temps. Au reste, je ne sors plus d'ici que maître de son secret. La complication de la nièce à Château achève de m'intriguer sur le compte de cette sournoise chanoinesse ; il faut qu'il y ait au fond de tout cela quelque étrange mystère d'amour ou de haine. La chanoinesse doit être un démon ou un ange : si c'est un démon, je tâcherai de lui couper les griffes; si c'est un ange, eh bien, on essayera de lui couper les ailes... Il s'agit d'abord de savoir si c'est elle qui va au bal, ou bien si c'est la petite nièce. La vieille a emporté la clef du pavillon, c'est que l'enfant est là; il faut que je lui parle... (n frappe à la porte avec

sa canne.) Rien !... (il frappe une seconde fois.) Rien ! ma foi ! CasSOIlS les vitres! (il monte sur une chaise du jardin et casse une vitre d'un coup de canne. On entend un cri. Marie entrouvre la fenêtre tout doucement.) La

voici qui se hasarde ; mais elle est charmante !

MARIE, après avoir regardé Richelieu, pousse un second cri, puis elle s'avance sur le balcon avec curiosité.

Tiens! tiens!... c'est singulier...

RICHELIEU

Pardon, mademoiselle, je vous ai un peu effrayée...

m LA VIEILLESSE DE RICHELIEU

MARIE

Oui, un peu d'abord; j'ai cru que c'était des voleurs, mais je suis toute rassurée,

RICHELIEU

Si elle me connaissait, elle le serait moins.

MARIE

Bonjour, monsieur de Richelieu.

RICHELIEU, stupéfait.

Comment! est-ce qu'elle est sorcière?

MARIE

Bonjour, monsieur le duc de Richelieu.

Bonjour, bonjour.., mademoiselle Château.

MARIE

Marie de Vierzon, monseigneur.

RICHELIEU

J<a nièce de M, Ghiteau. ?

MARIE

Pour vous servir, monseigneur.

RICHELIEU

Et par quel précieux miracle, ma belle enfant, aj-je l'honneur d'être connu de vous?

MARIE

Et par quel précieux miracle, monsieur le duc, ai-je l'honneur de vous voir ici?

RICHELIEU

Elle m'interroge! Nous sommes bien loin l'un de l'autre, mademoiselle, pour échanger des confidences.

MARIE

Eh bien, rapprochons-nous!

BICHELIEU.

Elle me confond... Mais, mademoiselle Marie, la clef est enlevée. Vous êtes enfermée dans le pavillon. .

Pardon, monseigneur! c'est vous qui êtes enfermé dans le jardin. Vous ne pouvez pas entrer dans le pavillon, mais moi j'en puis sortir (Elle lui montre une clef.) comme vous allez le voir.

Elle se relire du balcon.

BICHELIEU, seul.

Soit innocence, soit science supérieure, je dois avouer qu'elle me taille en pièces.

MARIE, ouvrant }» pqrle e( saluant,

Monseigneur!

RICHELIEU

Mademoiselle Marie!

MARIE

Et maintenant, monseigneur, j'espère que vous allez me dire ce qui vous amène à l'Ermitage. Ce n'est pas trop votre place, entre nous.

RICHELIEU, a part.

Elle est trop éveillée, c'est elle qui va au bal, (Haut.) Mademoiselle Marie, je viens de la part de monsieur votre oncle, vous allez savoir pourquoi; mais de grâce, ma jolie enfant, apprenez-moi d'abord comment vous me connaissez.

MARIE

Par un portrait de vous fort ressemblant, à ce que je vois,

Un portrait de moi?

MARIE

Que j'ai vu chez madame la chanoinesse.

RICHELIEU

Chez madame la chanoinesse?

MARIE

Un jour que je furetais dans son garde-meuble.

RICHELIEU

Dans son garde-meuble ! c'est fâcheux.

MARIE

Je découvris ce portrait, oublie, me dit-elle, par les anciens propriétaires ; votre nom était au bas, monseigneur; madame la chanoinesse en prit occasion de me faire de la morale... C'est que, voyez-vous, monseigneur, madame la chanoinesse a une méthode d'éducation à elle.

RICHELIEU

11 y paraît...

A ce que dit madame la chanoinesse, monseigneur, il ne faut pas cacher aux jeunes filles qui doivent vivre dans le monde les dangers qu'on y rencontre, mais bien plutôt les leur montrer, parce que l'ignorance trop grande n'est qu'une chance de péché de plus. Pardon, monseigneur, je bavarde, je vous ennuie peut-être!

RICHELIEU

Du tout, mademoiselle, continuez; vous me mystifiez, mais vous ne m'ennuyez pas.

MARIE

C'est que voyez-vous, monseigneur, après que madame la chanoinesse m'eut parlé longtemps de vous, je lui dis : Eh bien! si je le rencontre jamais, moi, ce duc de Richelieu, qui se moque de toutes^ les femmes, je me moquerai de lui, et c'est ce que je fais, monseigneur.

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