‹ Theatre complet. -- (volume 3)Chapitre 235 sur 305 · SCENE IV Les Mêmes. CARNIOLI · texte numérisé non relu

SCENE IV Les Mêmes. CARNIOLI

CARNIOLI, ii la porto, avec exaltation.

Eh bien ! mon cygne dalmate, qu'en pense-t-on par ici ?

TOUS, applaudissant *.

Bravo ! bravissimo !

DE SORA

Il y a fanatisme, mon cher ! c'est un vrai triomphe ! Ah ça ! vous êtes heureux, j "espère ?

CARNIOLI.

Heureux, mon ami ?... je suis exaspéré : mon cygne est une poule mouillée, un oison ! J'ai failli l'étrangler de mes maiii^ tout à l'heure !

LE ON OR A

Bah ! à quel propos ?

CARNIOLI **.

Ah ! je vous conterai c«-la... Un poète... un niais ! mais quel ^'énie, hein?... Est-ce du génie, cela, princesse?

LEON OR A

liais cela y ressemble beaucoup... Et dites-moi, cheva-

* De S lad] Wil-on, Leonoru.

Jora, l.i lj Wilson, < arnioti, Leonora.

lier, où avez-vous déniché ce prodige ?... qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout ce qu'on raconte ?

GARNI OLI

Je ne sais ce qu'un raconte, mais voici la vérité... Je revenais de Turquie il y a une dizaine d'années, et j'avais eu la fantaisie de revenir par terre en côtoyant l'Adriatique... Un soir d'été, dans un petit village de Dalmati^, entre les montagnes et la mer, pendant qu'on changeait les chevaux, j'entendis tout à coup s'élever dans l'air une harmonie étrange, sauvage... mais admirable... les sons d'un violon tourmenté par une main ignorante, mais puissamment inspirée : c'était à croire que l'âme de Paganini revenait dans cette bourgade... Je me précipite hors de ma voiture, et j'aperçois, debout sur un banc, à la porte d'une méchante grange, un petit bonhomme en haillons, attelé à un violon de quatre sous, dont il s'escrimait avec l'ardeur d'un écureuil qui fait tourner sa cage !

LADY WILSOX.

Pauvre innocent !

GARNIOLI.

Je l'enlève, ce petit... je le serre dans mes bras à l'étouffer... — Mais tu as du génie, galopin! lui dis-je ; viens avec moi, et dans dix ans tu seras un grand homme, je t'en donne ma parole d'honneur !

LEONORA

Et il vous suivit comme cela ?

CARXIOLI, se levant.

Non pas, s'il vous plaît ! J'avais beau le prier, le supplier, il secouait la tête en répétant à demi voix : Non ! non ! Sylvia ! Sylvia ! A ce nom de Sylvia, je supposai naturellement quelque amourette arcadienne éclose avant le temps dans ce cœur de berger et de poète... — Ah çàl voyons, lui dis-je, qu'est-ce que c'est que ta Sylvia ! je l'adopte, je

remmène... j'emmène tout ce que tu voudras ! Lo fait est que j'aurais tout emmené', sa famille... son père... sa mère... tout... Mais ces bons vieillards étaient morts l'un et l'autre, ce qui e'tait fort heureux... pour moi.

On rit.

LEONORA

Il est bête, ce Carnioli !

CARNIOLI.

Cependant le petit bonhomme avait disparu en faisant la roue... de plaisir, et la minute d'après, il revenait portant dans ses bras, serrant sur son cœur, une petite chèvre blanche et noire : c'était mademoiselle Sylvia.

làdy wilson.

Oh ! très gracieux! Je m'intéresse à cette bête... Croyezvous que le maestro voulût la vendre ?

CARNIOLI.

Oh ! Sylvia, milady, serait aujourd'hui fort âgée, mais elle mourut de nostalgie pendant la route, et, chose que vous aurez peine à croire, j'arrosai sa tombe de mes larmes.

LADY W1LSON.

Vous pleurez quelquefois, chevalier ?

CARNIOLI.

Certainement, milady.

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