LA COMTESSE, LE COMTE, LE VICOMTE
LA COMTESSE
Pendant que vous jouez comme un niais avec la baïonnette d'Yvon, savez-vous ce qui se passe, monsieur? Tout le pays est dans la de'solation... et vous nous voyez consternes, votre père et moi.
LE VICOMTE
Mais qu'y a-t-il donc, mon père?
LE COMTE
Mon pauvre ami, les Guy-Châtel sont ruine's, dit-on.
LE VICOMTE
Oh! Dieu!
LA COMTESSE
Ruine's... dépouillés... chasse's... et par qui? juste ciel! par ce de'testable Morel dont le grand-père ferrait les chevaux du mien! car je me rappelle parfaitement l'avoir vu ferrer des chevaux et flamber des roues de charrette devant sa mise'rable porte! La roue tournait avec un bruit que j'entends encore... frou... frou... et une fume'e infecte...
LE VICOMTE
Mais cette nouvelle... est-elle certaine, madame?
LA COMTESSE
Comment ne le serait-elle pas quand tous les domesti-
* Le comte, le vicomte, la comtesse.
LA BELLE Al" BOIS DORMANT
ques du château son! là dans la cour, pleurant toutes leurs Larmes? Les Guy-Châtel ! certes, mes enfants, leurs prétentions sont un peu surfaites! L'origine qu'ils veulent tirer • lu duc Nomenoë est fabuleuse à mon sens... mais ils n'en sont pas moins de for! grande maison, et leur chute ne laisse rien d'égal dans cette province.
LE VICOMTE
Mon père, si nous allions au château? il me semble...
Ee marquis et Blanche paraissent au détour du chemin qui borde l'étang. LE COMTE.
C'est inutile, mon fils, les voici... Ma mère, les
voici. . .
Tous deux se découvrent.
SCEXE VIII Le^ Mêmes, LE MARQUIS, BLANCHE4.
LE MARQUIS, aTee dignité.
Ma cousine, je crois que vous connaissez notre Iriste fortune. Nous venons, ma sœur <-i moi, vous demander pour quelques jours l'hospitalité.
LA COMTESSE
Vous êtes les bienvenus, «i nous vous remercions de Phonneurque vous nous faites... Ma cousine... (Eue interrompt
Mm teeeni solennel et dit arec une -implicite ému-. Pauvre petite]
Elle B'essuie les yeux,
* Le comte, le vicomte la comtesse, le marquis, Hanche.
Madame...
Le comte et le vicomte serrent la main du marquis. LE COMTE.
Mais, mon ami, ce désastre est-il donc complet?
Le vicomte fait asseoir la comtesse sur une chaise. LE MARQUIS.
Beaucoup moins qu'on ne le dit; ma sœur, qui se retire... c'est sa volonté... dans le couvent de Saint-Joseph de Pleyben, fonde' par ses ancêtres, n'y entrera pas en mendiante; elle y apportera une dot digne de son nom.
BLANCHE
Mon frère... je vous demande encore...
LE MARQUIS
Ma décision, mon enfant, est irrévocable. Quant à moi, je n'ai d'autre domaine maintenant que le vieux donjon ruiné qui est là-haut, sur la lande, et que personne ne songe à me disputer... je m'y installerai tant bien que mal... Sans être un rêveur, j'aimerais à finir dans le lieu qui fut le berceau de ma famille... c'est une idée qui me plaît.
LA COMTESSE, avec une dignité émue.
Mes enfants et mes amis... je vous prie d'excuser ma faiblesse... je devrais vous donner l'exemple du courage... mais il y a vraiment des instants où ma vieillesse succombe sous le fardeau... J'ai vu tomber tour à tour tout ce que j'ai aimé sur la terre... et il semble que nous soyons
Une race Condamnée et proscrite, (on entend tinter dans le lointain la cloche de lAngelus. L'orchestre accompagne en sourdine.) Mais relevOllS
nos cœurs... n'oublions pas que celui qui nous éprouve est celui qui nous aime... et bénissons humblement la main
qui nOUS frappe... (Le comte et le vicomte se découvrent avec gravité. Le marquis reste couvert. La comtesse s'adressant au marquis.) Ne VOUS Unirez-
vous pas à ces sentiments, monsieur?
LE MARQUIS, sombre et dur.
Ne me le demandez pas en ce moment, madame.
La comtesse regarde Blanche, cello-'i s'approche de lui et d'un ton suppliant. BLANCHE.
Mon frère !
LE MARQUIS
Pas en ce moment!
BLANCHE
Mon frère, je vous supplie... dites avec nous : Que son nom soit be'ni!
LE MARQUIS, la regardant avec émotion, hésite encore, puis ee découvrant, d'une voix tremblante.
Eh bien!... qu'il soit be'ni!