‹ Theatre complet. -- (volume 3)Chapitre 80 sur 305 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

BLANCHE

Je vous remercie; adieu!

G E ORGES

Mademoiselle! puis-je vous demander, s'il est vrai , comme on me l'a dit, que vous allez renoncer au monde... vous retirer dans un couvenl ?

BLANCHE, rl'un accent plu? ferme.

C'est vrai, monsieur!

GEORGES, avec trhte?se.

Ah! rappelez donc ce vieillard, et qu'il prenne ma vie si vous n'en voulez pas!...

BLANCHE

Monsieur!

Ah! je le sais! mademoiselle! depuis que vous vivez, vous n'avez pense' à moi que comme à un ennemi. Un ennemi, grand Dieu! mais vous n'étiez encore qu'une enfant, quand je vous voyais passer de loin avec votre mère sur le chemin de l'église, déjà grave et charmante comme vous êtes, déjà je vous airnai-. el dans le secret de mon cœur, je vous dévouais ma vie! je pouvais comprendre dès ce temps-là les abîmes qui nous séparaient, mais à force de travail, de volonté, de passion, j'espérais les combler un jour. Je puis dire que je n'ai pas fait un seul pas dans ma rude carrière dont vous ne fussiez le but unique, la seule espérance!... Tout ce que j'ai pu avoir de courage, d'ardeur, de vertu, c'était vous qui me l'inspiriez! si j'ai honoré mon nom, c'était pour vous, plaire; si j'ai fait le bien, c'était pour vous toucher; si j'ai voulu la richesse... c'était pour racheter un jour votre héritage et le mettre à vus pieds... Voilà la vérité!...

Monsieur!

Et vous, vous me haïssez, n'est-ce pas?

BLANCHE

Je ne hais personne... Mais... que pouvez-vous espérer de cet entretien, monsieur... y avez-vous songe'?... Qu'y a-t-il de commun entre nous?... Tout ce que j'ai appris à aimer, vous le méprisez... Tout ce que je respecte, vous l'outragez... Tout ce que je crois, vous le blasphémez! Quel bonheur serait donc possible entre nous deux?... Ah! comprenez-moi bien, monsieur, si quelque jour, par quelqu'une de ces faiblesses dont personne n'est maître, si quelque jour je sentais mon cœur se rapprocher du vôtre... ce serait ce jour même que je choisirais pour quitter le monde... pour aller cacher... éloutfer dans l'ombre du cloître un sentiment qui me ferait horreur comme un sacrilège!

GEORGES

Ah! juste ciel!... ainsi VOUS m'aimez! (Mouvement de Blanche

qui passe à «iroite.) 'Non! vous pourriez m'aimer un jour... vous l'avez dit! El vous me fuyez, el vous condamnez ma vie au désespoir, la vôtre à la solitude, au regrel peut-être! et tout cela, pourquoi?... Parce qu'on vous a enfermer, depuis votre enfance, dans 1rs souvenirs, les illusions, les . du passé ! Parce qu'on vous a peint sous de fausses et odieuses couleurs le monde qui le remplace! Eh bien! je vous en supplie, mademoiselle, apprenez à le mieux connaître, à le mieux juger... laissez-moi le temps d'ouvrir vos yeux à la lumière, à La vérité... et vous saurez bientôt que ce monde a aussi ses vertus, sa foi, sa noblesse, dignes d'être aimées, partagées par une Ame comme la vôtrel

BLANCHE

Monsieur, ce monde nouveau, qui est votre œuvre, tout ce que j'en vois, toul ce que j'en sais, attriste mes yeux et

me dessèche l'àme... Je ne veux pas le connaître davantage. Je sens que je ne l'aimerai jamais. Je resterai fidèle au passe'. Je lui dois tout ce que je suis... non seulement le nom dont je suis fière, mais les plus hautes pense'es comme les plus doux songes de ma vie... Vous pouvez achever de de'truire dans ce pays tout ce qui le rappelle, vous n'en de'truirez pas l'amour, le respect, la religion dans mon cœur!...

GEORGES

Oh! grand Dieu! briser sa vie contre des fantômes! contre des mensonges! oui! des mensonges! car enfin ce passé que vous aimez assez pour vouloir vous ensevelir avec lui... le connaissez-vous bien, malheureuse enfant? jN'on! vous en connaissez la légende, la poésie... mais l'histoire dans sa vérité, vous l'ignorez! Eh bien! lisez-la donc sur ces poétiques souvenirs dont cette terre est couverte!

(il lui montre la plaine jonchée de ruines.) Tenez ! il n'y en a pas Ull

qui ne porte une trace de larmes ou de sang! Demandez à ces vieux autels des religions barbares! Demandez à toutes ces ruines des siècles de ténèbres, à ces tours, à ces murailles, à tous ces témoins des âges qui vous sont si chers, des âges de guerre sans fin, d'oppression sans merci, de servitude sans espoir!... Ah! si tous les malheureux oubliés, qui dorment là sous le gazon, pouvaient se réveiller tout à coup et vous parler, et vous dire leurs souffrances... leurs désespoirs... leurs tortures... toute noble que vous êtes... votre cœur de femme et de chrétienne se soulèverait d'horreur et saignerait de pitié!

BLANCHE

Regardez mieux autour de vous, monsieur... parmi ces ruines, il y en a de récentes, elles vous diront que les persécutions sans pitié et les autels barbares n'ont pas été le privilège de ce passé que vous calomniez... en insultant mes ancêtres. Pour leur honneur et pour le mien, j'en ai trop entendu... adieu!

GEORGES, faisait un teste pour la retenir, pui- la repoussant.

Adieu donc! partes] oui, partez! car j'ai trop longtemps

humilié ma fierté devant la vôtre, le nom de mon père

devant le nom du vôtre! Partez! allez rejoindre sur l»*s

dalles du cloître les statut - glacées de vos ancêtres. Allez

Les morts el laissez vivre les vivants! Adieu!

Blanche recule ettYayée et comme dominé..' par le pestf et le langage énergique; de Ge

BLANCHE, a demi-voix.

Adieu!

Klle s'éloigne a droite.

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