SCÈNE VII LE KOI, LE DUC
LE ROI
LE DUC
Vous, monsieur !
Oui, sire, c'est moi.
L E ROI
Quel motif vous ramène ?
LE DUC
Sire, depuis huit jours l«i Portugal est perdu; votre ministre le sait, et vous le cache: voilà le motif qui me ramène à Madrid. Quant à La raison qui me conduit à celle heure de nuit dans votre palais et jusqu'auprès de votre personne, par le premier chemin que j'ai pu m'ouvrir...
Ali! parlez, car j'allais vous la demander!
LE DUC
Sire, je viens pour apprendre de Votre Majesté ellemême à quel sort elle réserve M. de Mediana.
LE ROI
Vous m'interrogez, duc?
LE DUC
Sire, je tiens de mon père cette maxime : u C'est au roi, après Dieu, que tu dois obéissance et respect; c'est le roi, après Dieu, qui te doit protection, conseil et exemple, n J'ai besoin d'un conseil et d'un exemple, et j'ose interroger Votre Majesté.
LE ROI
Eh bien! parlez, monsieur.
LE DUC
J'osais vous demander, sire, connaissant le crime dont on accuse le comte, que! châtiment vous lui destinez?
LE ROI
Mais, que vous importe, enfin?
LE DUC
C'est que j'ai une offense pareille à venger, sire, et quand je saurai de quelle manière Votre Majesté a juge' dans sa cause, je pourrai plus sûrement juger dans la mienne.
Votre cause? une offense pareille? oubliez-vous qui nous sommes, et osez-vous comparer?...
LE DUC
Un nom comme le mien, celui d'une maison e'prouve'e depuis des siècles au service de la vôtre, un honneur que nous avons tous de père en fils arrose' de notre sang sur vos champs de bataille ; cet honneur-là, et tout honneur sans tache, j'ose le comparer à un honneur royal, et je crois n'offenser personne !
LE ROT
Duc d'Albuquerque, prenez garde ! l'outrage est différent, mais le châtiment peut être le même; nous avons déjà, cette nuit, signé un arrêt de mort.
LE DUC
Sire, Votre Majesté en signera un second! mais qu'elle juge auparavant. Sire, cette nuit, dans un incendie, excuse suffisante, peut-être, l'étiquette royale a été violée; un jeune homme, presque un enfant, a commis cette faute, elle a fait peser sur lui le soupçon, le soupçon mortel, de
\.:ïl. CINQUIÈME LIS
quelque rêve insensé : il est puni, c'esl juste ! c'est bien ! Mais, moi, sire, ce n'est pas des rêves douteux d'un enfant que j'ai à me plaindre Oh! ma blessure est plus profond, ! ma douleur plus amère!
.Monsieur.
LE DUC
Car l'homme qui m'a offensé est celui-là même à qui j'aurais confié la garde de mon honneur en péril, me souvenanl que ni moi ni les miens n'avions jamais manqué au sien! L'homme qui m'a offensé est celui pour qui j'ai ma jeunesse à risquer ma vie, loin de ma patrie, dans un exil volontaire! Et quand enfin je lui rapporte, après vingt années, le prix de mes travaux sanglants, la main dont il m'accueille me soufflette au visage!
LE ROI
Duc !
LE DUC
A ce bon serviteur, voilà ce qu'il préparait : une vieilridicule, déshonorée! Grâce à lui, j'aurais été le soûl de ni'ui Dom qu'on eût montré au doigt pour en rire. Oh! L'homme dont je vous parle, sire, quand il a cru trouver • ■n moi, avec raison sans doute, un rival peu redoutable dans une lutte de galanterie, a-t-il pu oublier que si mes cheveux étaient mis déjà, et s'il était encore, lui, dans toute sa jeunesse, c'est que moi (ayee émotion), tandis qu'il vivait glorieux et tranquille, je veillais pour lui"?
LE ROI
Albuquerque... c'est vous laisser entraîner bien loin... sur des soupçons.
LE DUC
Qui son! fondés, sire; j'en vois la preuve dans vos mains, (il montre la clef que tient le roi.) Et maintenant, je
demande au roi, qui est l'équité suprême, s'il est juste que, dans la même offense, le soupçon soit frappe de mort, et la certitude impunie?
LE ROI
Impunie? Vous vous trompez, duc, puisque e'tant ce que je suis, je vous ai écouté jusqu'au bout, et puisque enfin je perds une amitié comme la vôtre.
LE DUC, touché, très vivement.
Eh bien! sire, laissez-moi vous prouver que cette amitié vous reste entière et loyale; laissez-moi le prouver par un conseil d'ami. Sire, faites grâce à M. de Mediana!
LE ROI
Oh! duc, ne parlons point de lui !
LE DUC
Aujourd'hui, sire, par la faute de ce jeune homme, l'étiquette de la cour a *:té violée; demain, par sa mort, ce sera l'honneur royal qui sera atteint : le supplice fera croire au crime ! Aujourd'hui, c'est un manque de respect au palais. Faites grâce, sire, ou demain ce sera un outrage à votre maison.
LE ROI
Duc, il est trop tard, les ordres sont donnés.
LE DUC
Non. tant qu'il reste une chance d'épargner à votre nom un affront public, une tache sanglante à votre mémoire, et à vous-même, sire, un remords peut-être... Car cet enfant, fait orphelin presque à sa naissance par cette fatalité héréditaire qui le poursuit, vous l'aimiez, sire.
LE ROI
Mais tout serait inutile, duc ; il est loin déjà!
LE DUC
Je le rejoindrai, et s'il est trop tard, eh bien! on saura