SCÈNE TROISIÈME
JACOBUS
Je vous ai dit, plutôl vingt fois qu'une, que ma famille était d'origine hollandaise.
MADA M !" H'l',11 M EL.
Ah ! c'esl donc du hollandais, Jacobus ?
JACOBUS
Non, madame, c'est du la! in.
MADAME D'ERMEL.
Eh bien, mais alors... ça ne me satisfait pas du tout, votre explication; il y a pins, ça m'embrouille... Voulezvous jouer néanmoins ?
JACOBUS
A quoi bon ! je suis perdu.
MADAME D'ERMEL.
Qui sait? La fortune est femme, docteur : elle me traite trop bien pour n'être pas tout près de me trahir.
JACOBUS
Non, non, je suis perdu.
Il joue.
MADAME D'ERMEL.
Pour cette fois, oui, vous êtes perdu... Tenez, je vous en laisse deux pour graine.
JACOBUS
Vous avez gagné... Attendez cependant, !... ne pourrais-je pas, en mettant là ?... Non, non, vous avez gagné ; — j'ai perdu...
MADAME D'ERMEL.
Par conséquent, voulez-vous votre revanche ?
JACOBUS
Non, je vous remercie. Vous voyez que je joue ce soir comme une carpe. Je suis en disposition malheureuse, (n totoM.) J'aurai eu froid en venant.
MADAME D'ERMEL.
Prenez mon chauffe-pieds.
JACOBDS.
Le feu me Suftira !... (il se lève, va à la cheminée en passant entre le guéridon et le fauteuil qui est à gauche, puis s'assied, prend les pincettes et tisonne.)
Le feu me suffit. Je vous suis oblige'. Hem !
Uu silence.
MADAME D'ERMEL.
Est-ce qu'elle est gravement malade, Jeanne Nicot?
JACOB US
Elle va mourir UI1 de Ces matins. (Madame d'Ermel se lève, sa physionomie exprime la compassion, elle prend sa bonbonnière qui est sur la table de jeu et vient devant la chaise que Jacobus vient de quitter. Jacobus
tourne la tête du côté du public.) Bah! c'est ce que les pauvres
Ont de mieux à faire. (Madame d'Ermel repose sa bonbonnière sur la table de jeu en faisant un mouvement de colère, puis vient prendre le guéridon qu'elle porte devant la fenêtre.) Hem ! hem . (jacobus reprend un
moment après.) Et qu'est-ce que vous avez de'cide' pour votre banc, madame?
MADAME D*ERMEL.
J'ai de'cide' que je ne le ferais pas rembourrer, pour ne point causer de scandale. — C'est le conseil de mon cure'.
Elle revient s'asseoir sur le fauteuil à droite de la cheminée, prend son tiieot sur la petite table à ouvrage et se met à travailler. Jacobus retourne son fauteuil face au publie.
JACOBUS, d'une voix lente et saccadée.
Votre curé, que le scandale effarouche si fort quand il s'agit des aises d'autrui, re'serve, pour sauvegarder les siennes, des maximes plus accommodantes. Ce serait sans doute une terrible pierre d'achoppement qu'un siège rembourré dans une e'glise ! Mais que l'on voie, durant tout le cours delà sainte journée, monsieur l'abbé méditer sous les ombrages d'un parc, en tète à tête avec sa paroissienne,
se: km; TROISIÈME 309
comme un berger antique, cela n'est rien ; on jasera, on en causera, c'est vrai... mais, après tout, l'Église a ses
privilèges, et honni soit qui mal y pense !
MADAME D'Emis!., riant.
Ali! voilà du nouveau, cela! Et quand je passerai- la nuit dans mon parc avec mon curé, au lieu du jour, quel mil me feriez-vous la grâce d'y voir?
JACOB us .
Eh! madame, un cure'... un cure' est un homme après tout; et celui-ci est un jeune homme, qui pis est.
MADAME i/ Kl. M EL.
Un jeune homme ! Il est vrai qu'il n'a pas encore atteint la soixantaine, quoiqu'il en approche beaucoup ; mais par compensation, je l'ai de'passée, moi; et, entre deux personnes de cette expérience, si incomplète qu'elle soit, un tête-à-tête prend je ne sais quel air vénérable qui me paraissait de nature à satisfaire la morale et à décourager l'envie. Je me suis trompée ; j'aviserai, j'aviserai.
JACOBUS
Pour cesser de plaisanter, madame, le genre d'agrément que peut vous offrir l'entretien soutenu de cet ecclésiastique est pour moi un problème que je me déclare incapable de résoudre sans le secours de votre obligeance.