ACTE PREMIER il
SAVIGNY
Tout à fait... Et qu'est-ce qui se passe ici?
LA.IARDIE.
Ah! mon cher, c'est navrant! ça tire des larmes! Ce pauvre amiral, quand il est venu à la campagne, espe'rait se reposer, tu comprends... Il n'est plus jeune, cet homme, et, depuis que son fils, ce farceur de Georges, a repris la mer et est parti pour la Cochinchine... ses fonctions de beau-père sont devenues très fatigantes... Tu sais comme il les prend au se'rieux !... Au bois, aux courses, au spectacle, au bal... au diable... toujours derrière sa belle-fille... à pied ou à cheval ! 11 est bon à cheval, par parenthèse, mon oncle... Eh bien, quoi? qu'est-ce que je te disais?... Ah ! Eh bien... oui, il est venu à la campagne... ça l'enchantait; il se disait: « A la campagne, je vais respirer un peu!... » Pas du tout, mon cher... Maintenant, ce sont des cavalcades de jour et de nuit dans les bois, des chasses, des come'dies... puis des bandes d'amoureux qui nous tombent de dix lieues à la ronde... sans compter ceux qu'on e'iève à domicile... l'aide de camp, naturellement, puis cette espèce de pianiste, de compositeur, qu'elle traîne après elle... et cœtcra!
SAVIGNY
Et cetera... c'est toi?
LAJARDIE.
Oh ! moi, non, mon cher ! non ! je n'aime pas ce genre de femme-là, moi!... du tout, du tout!
SAVIGNY
Il me semble pourtant qu'elle est dans le mouvement, celle-là?
LAJARDIE, se levant.
Elle est trop dans le mouvement!... J'en sais quelque chose... Au reste, e'coute!... Je peux te conter ça, sans
indiscrétion, malheureusement !... (n se rassoit.) Tu vas voir. Eh bien, tiens, hier au soir... ce n'est pas plus vieux que ça... après dîner... elle me semblait encore plus jolie qu'à l'ordinaire... je lui dis quelques paroles bien senties... elle parut les prendre assez bien... et enfin, elle me quitta en levant les yeux au ciel, et en me disant : « Dieu ! qu'il fera beau, à onze heures, près de la marnière!... » Qu'est-ce que tu aurais compris, toi?
SAVIGNY
J'aurais compris qu'elle me donnait un rendez-vous.
LAJARDIE.
Et tu y serais aile'?
SAVIGNY
Ça. je ne sais pas.
LAJARDIE, après une pause.
Eh bien, moi, j'y suis allé!... je n'y tenais pas autrement... mais enfin, il y a des devoirs, n'est-ce pas?... Me voilà donc à onze heures, onze heures moins le quart, au bord de la marnière... tapi dans un bouquet d'arbres qui est là... Je n'y étais pas depuis cinq minutes, que j'entends un bruit de pas... Je guette... Qu'est-ce que j'aperçois au clair de lune ?... Éverard, l'aide de camp, qui m'aperçoit probablement de son côté et se rejette dans le taillis... Très bien!... Tout de suite après, nouveau bruit de pas mystérieux... Je me dégage doucement... Le pianiste!... il me flaire et se dissimule dans le fourré... J'étais très ennuyé... je me mets à réfléchir... je me demande si je suis joué... si je suis épié... quoi! Tout à coup je distingue nettement le frôlement d'une robe qui s'approche en balayant les feuilles... Ma foi, j'oublie tout! le cœur me bat!... je m'élance hors de ma cachette... Qu'est-ce que je vois, mon cher?... Ma belle-mère!... Attends!... et derrière ma bellemère, à vingt pas... qui? — l'amiral!