‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 102 sur 209 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

IRÈNE

Je n'ose plus.

Eli bien donc, c'est moi qui oserai. Au surplus, les longs mois que je viens de passer au cœur des choses antiques, m'auront sans doute formé dans le sens d'évoquer intimement le passé, d'être respectueusement familier avec les belles reliques de ce qui n'existera plus. Quittons le présent, et laissez-moi vous emmener dans mon souvenir, comme pour une douce et triste promenade dans un temple en ruine.

IRÈNE

Ah ! je sens bien que vous allez encore inventer un de ces jeux, dont je vous parlais tout à l'heure, et qui me faisaient toujours pleurer.

MICHEL

A l'époque où votre mariage a été décidé, vous aviez dix-huit ans, j'en avais vingt. J'entrais à l'Ecole normale ; vous deveniez la femme de M. Fergan. Tout cela s'imposait à moi, lourdement, comme un bloc de justice. J'ignore ce qu'une femme peut exactement être à dix-huit ans ; mais je sais qu'un garçon de vingt ans, cela n'est pas quelqu'un de bien conscient encore. Je continuai à vous voir, à vous revoir, jusqu'au jour où je reconnus, non pas seulement que je vous aimais, mais qu'à mon insu, je n'avais

jamais cessé cramonceler en moi des forces et des forces, d'amour pour vous. Quand on se découvre un passé pareil, on est renseigné sur son avenir. J'étais destiné à vous aimer toujours : et il m'était interdit de jamais vous aimer... Alors je cherchai un refuge dans le travail, puis dans l'exil. J'allais vivre trois ans vers un Orient lointain, m'efforçant de noyer la pensée, dont vous emplissiez mes yeux, dans le grand soleil, dans le vaste ciel pur de ces pays-là... Oh! ce n'est pas parce que je me suis cru guéri que je suis revenu ; c'est parce que je n'allais pas mieux. Mais ici, il y avait du pire à éprouver...

IREME. l'inlorroDijmnL

Je n'ai voulu vous suivre que dans le passé.

MICHEL

D'ailleurs, je n'ai rien de plus à vous dire.

(Un temps.)

IRÈNE

Il faut sans doute qu'il y ait une lacune dnns l'àme des femmes ; mais, pour ma pari, je ne réussis pas à comprendre comment on peut avoir le cœur de s'éloigner d'une personne que l'on aimerait. A moi, il me semble que tout me paraîtrait supportable en comparaison de l'absence. Je crois bien que le premier sentiment devrait être de ne point vouloir quitter, à aucun prix, l'être soi-disant si aimé.

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