ACTE II, SCÈNE VI
que vous avez un peu de plaisir à ce que je vous aime tant, tant!...
RÉGINE, après un silence.
Etre aimée! ou du moins se croire aimée! Quand on est encore un peu jeune, pas trop laide, faut-il penser que ce soit bien rare, bien difficile? Il me semble qu'il doit suffire de lo vouloir... Probablement, j'ai tort... Mais aimer! {Avec chaleur.) Pouvoir aimer, savoir que l'on aime, être certaine que cet amour, on l'a bien à soi, que c'est tout à fait sien, que rien ni personne ne peut l'altérer; être si loin de pouvoir en douter, que Ton sente qu'il vous étoulfe presque... xVh ! c'est cet amour-là qui en fait de la joie! A quoi bon l'amour que l'on inspire? Tout l'amour, c'est celui qu'on éprouve!
NOHAN, éperdu.
Est-il donc une femme capable d'aimer ainsi?
Mais ne serait-ce donc pas ainsi que toutes les femmes aiment?
NOHAN
Alors, quel homme au monde pourrait mériter d'être aimé ainsi... par vous?
RÉGINE
Oh ! qui sait? Comment dirai-je?... Quelqu'un
qui ne voudrait pas se décider à me deviner, et qui me ferait vivre un instant de mystère tout à fait sublime, en m'aimant assez pour ne point pouvoir discerner que c'est lui que j'aime et combien je l'aime !
Régine
NOHAN
REGINE.
Je vous en prie, mon cher ami, mon doux ami... Me voici pleine de honte I Après vous avoir parlé de l'amour avec tant d'ardeur, il me semble que je serais coupable si, maintenant, tout de suite, je répondais directement à ce que me demande votre regard, qui m'intimide tant.
{Avec lapins tendre douceur.) VoUS VOuleZ que je VOUS
dise?
IVOHAN, revenant à lui.
Non, ne dites pas... ne dites rien.... Je serais un traître! J'ai perdu la raison; je manquais au serment que je me suis fait... Ecoutez-moi. Et pourquoi ceux qui m'ont jugé sur l'infamie de la faute ne sont-ils pas là, maintenant, pour me juger sur la grandeur de l'expiation!... Vous aviez oublié, — et cela vous était facile... et moi c'était l'effet d'un délire, — j'avais oublié que j'ai un pardon, inespéré, à obtenir de vous.
RÉGINE
Vous êtes tout pardonné.