TABLEAU, SCÈNE V
détourne Rvec dépit.) Si elle 1116 savait en votre compagnie, elle concevrait que je veux me venger d'elle, comme j'en ai le droit.
DAMON, sans avoir écoutt^ et se retournant vers la baronne.
Que dites-vous?
LA BARONNE
Rien. Je m'entends. Je me parlais à moimême.
DAMON, nerveusement.
Enfin, je m'en tiens au parti de rire de mon personnage. Mais avouez que je suis docile. Quoi? Vous m'enlevez pendant le premier acte d^Armide, en m'interdisant toute résistance ; et j étais déjà hors de la ville, avant d'avoir pu minformer de ce que vous prétendiez faire de moi. Je ne suis pas plutôt arrivé à destination que déjà vous m'invitez à partir, pour céder la place à vos autres distractions... Bref, madame, je préférerais comprendre.
LA BARONNE, se levant de table.
N'hésitez pas à vous mettre en colère. Je raffole de ce genre d'état chez les gentilshommes.
DAMON, se levant à son lour et changeant de ton.
Dieu sait pourtant si je suis sensible au charme «t à la douceur de la confiance! Dieu sait si je la mérite I
La Baronne s'assied sur une bergère et du houl de son èveniail indique k Dumon un siège bas, devanl elle.
LA BARONNE
Et qui peut mieux que nous, avec moins d'effroi, jouir de ce charme et de cette douceur?... Je sais trop combien vous tenez au lien que je vous connais, pour avoir rien à redouter auprès de vous.
DAMON, empressé.
J'appréhendais cependant d'avoir effrayé votre esprit, par cette innocente privante que je me permis durant notre voyage.
LA BARONNE
Oh! je ne m'alarme pas si aisément.
DAMON
Je tremble tant qu'il ne vous en reste quelque nuage!
LA BARONNE
Que faudrait-il donc pour vous tranquilliser?
DAMON
Vous le pouvez.
LA BARONNE
Et comment?
DAMON
Vous ne le devinez pas?
Mais je souhaite d'être éclaircie.
I*»^ TABLEAI-, SCKNE V 21
DAM ON
J'ai besoin d'être sûr, absolument sûr, que vous me pardonnez.
LA BARONNE
Pour cela, qu'exigez-vous ?
DAMON. se rajiprochanl.
Accordez-moi franchement, à l'heure même, ce baiser surpris tantôt, par hasard, et qui a paru vous effaroucher...
LA BARONNE
Que ne parliez-vous ? Je le veux bien. Vous seriez trop fier si je le refusais. Votre amourpropre vous ferait croire que je vous crains.
(Elle lui laisse prendre un baiser que Damon prolonge el dont il s'étourdit.)
DAMON, après avoir été enfin repoussé.
N'observez-vous pas, madame, que. parfois, on entend le silence?
LA BARONNE, troubler, .«e levuiit.
Allons prendre l'air dans le parc... La tlamme de ces bougies, la température de cette pièce, par cette soirée si lourde, tout cela ne vous vaut rien... Venez, que je vous conduise, en nous promenant, jusqu'à votre porte... £i/e remet .^on ninnleau.i
DAMON
Je crois, en effet, que ce que nous respirons
POINT DE I.ENDr:>fAIN
ici est plus dangereux pour moi que pour vous.
LA BARONNE, encore très agitée.
Oui... je suis peut-être moins susceptible qu'une autre... Mais, n'importe, sortons I
DAMON, la retenant.
Ainsi, c'est par égard pour moi ? Vous désirez me défendre contre les influences d'une telle atmosphère, et des suites fatales qu'elle pourrait avoir pour moi ?... pour moi seul ?
LA BARONNE
C'est donner beaucoup de délicatesse à mes motifs. Je le veux bien comme cela... Mais sortons, je vous en prie, je l'exige...
DAMON, allant prendre non manteau.
Vous me montriez moins do rancune, avant do m'avoir pardonné.
L.\ BARONNE, .^'arrêtant sur le point de sortir, et revenant.
Après la confiance que je vous ai montrée, il est mal à vous de ne m'en témoigner aucune. Voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous m'avez dit un mot de la Comtesse ? Il est pourtant si doux de parler de ce que l'on aime ! Et vous devez être certain que je vous aurais écouté avec intérêt : c'était bien le moins de
vous marquer cette complaisance, après que je vous privais d'elle pendant cette soirée-ci.
DAM ON
N'ai-je pas le même reproche à vous faire? Et n'auriez-vous point paré à bien des choses, si, au lieu de me rendre confident d'une re'conciliation avec un mori, vous m'aviez parle d'un choix plus aimable, d'un choix que l'on vous sait ?..
LA BARONNE
Damon, je vous arrête... Songez qu'un soupçon seul nous blesse. Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... Revenons : Où en êtes-vous avec la Comtesse ? Vous rend-on bien heureux? Ah ! je crains le contraire ; cela m'afflige : je m'intéresse si tendrement à vous! Oui, monsieur, je m'y intéresse... plus que vous ne pensez peutêtre.
DAMON
Eh ! pourquoi donc, madame, vouloir croire avec le public ce qu'il s'amuse à grossir, à circonstancier : l'intimité de la Comtesse avec moi ?
LA BARONNE
Epargnez-vous la feinte; je sais sur votre compte tout ce que l'on peut savoir. La Comtesse est moins mystérieuse que vous. Les femmes de
son genre sont prodigues des secrets de leurs adorateurs, surtout quand un esprit discret comme le vôtre pourrait leur dérober leurs triomphes. Je suis loin de l'accuser de coquetterie; mais une prude n'a pas moins de vanité qu une coquette. Parlez-moi franchement: n'êtesvous pas souvent la victime de ce caractère ?
Parlez!... parlez
DAM ON
Mais, madame, vous vouliez sortir... Et la chaleur...
LA BARONNE, ne songeaiU qu'alors ,'i rejeter son manteau.
Elle a passé. (Elle se rassied de l'autre côté de la scène, et Damon vient occuper près d'elle un nouveau siège.)
Gomme elle est fine, la Comtesse ! Qu'elle a donc de parfaites manières ! Une perfidie entre ses mains prend l'air d'une gaîté. Une infidélité paraît un effort de raison, un sacrifice à la décence. Point d'abandon. Toujours aimable, rarement tendre, et jamais vraie...
DAMON
De grâce, madame...
LA BARONNE, s'animunt de plus en plus.
Elle attire, elle échappe... Combien je lui ai vu faire de personnages ! Que de tours elle a joués à notre ami le Marquis !
DAMON, abasourdi.
Le Marquis?... Le... Le... vôtre?
LA BARONNE, avec une bonhomie excessive.
Lorsqu'elle vous prit, c'était pour le distraire d'un autre rival qu'il s'était découvert. Elle vous mit en scène, occupa ce pauvre Marquis de vos soins, le tourna vers des observations sur vous qui accaparaient presque tout son temps... même celui de me venir voir... Elle vous désespéra, mon cher Damon, vous plaignit, vous consola. Et vous fûtes contents tous quatre... Mais cela, vous le saviez, n'est-ce pas?... Ah ! qu'une femme adroite a d'empire sur vous I Et qu'elle est heureuse lorsqu'à ce jeu-là elle alTecte tout et ne met jamais du sien !
I Elle soupire. Damon soupire nussi, passe la main sur son front.)
DAMON
On dirait que vous venez de m'ôter un bandeau de dessus les yeux. Mon amante me paraît la plus fausse de toutes les femmes. Et il me semble que, pour la première fois de ma vie, je tombe
aux pieds de l'être sensible! ^Il s'agenouille devant la Baronne. .
LA BARONNE, le repoussant avec mollesse.
Je suis fâchée... vraiment fâchée de ce que je vous ai dit de la Comtesse.
DAMON
Mais n'entendez-vous point qu'il n'existe rien
que vous au monde, a/ veut iemhrasser.
LA BARONNE; ne le repoussant pas du tout.
Encore ! Oh ! non, je ne puis permettre !
(Il l'embrasse.) ...C'est trop!
DAMON
Quoi ! Votre projet serait de me renvoyer ce soir, tout haletant et désolé!... Pour m'infliger cela, qu'avez-vous à me reprocher? Suis-je un
coupable? (// fait courir ses lèvres sur une épaule nue.)
Suis-je un rustre?
LA BARONNE, en toute équité.
Non pas ! Vous vous conduisez fort décemment.
DAMON
Naguère, vous me protestiez de votre confiance. La confiance vraie veut des gages multipliés : elle croit n'avoir rien obtenu, tant qu'il lui reste quelque chose à obtenir, (il la presse toujours.)
LA BARONNE
Songez que, demain, nous devons nous séparer, et peut-être pour ne plus jamais nous revoir. . .
DAMON
En ce cas, notre bonheur ignoré de toute la nature ne nous laissera pas de lien rude à dénouer : un délicieux souvenir dédommagera des regrets.
LA BARONNE, savourant sa vengeance.
Oh ! Damon, est-ce vraiment possible que vous oubliiez ainsi vos serments à la Comtesse?...
I" TABLEAU, SCKNE VI
DAMOX.
T adorer, voilà mon seul serment!
LA BARONNE, feiqnant de ae défendre encore.
Ah! j'avais raison de vouloir échapper à ce dangereux séjour... Le cœur y étouffe!...
DAMON
Ne contraignez plus le vôtre ! Répondez à mes feux !
LA BARONNE, nvec des mines de chnsle afflirlinn.
On se dit qu'on ne cédera pas. On se connaît pour être au-dessus de la matière. Mais c'est l'Ame qui s'exalte ! Et déjà l'on cède... on a cédé...
DAMON
0 ma déesse, du mortel que je suis, fais à cette heure un dieu !
LA BARONNE, indiquant les flambeaux.
Que l'ombre du mystère cache, au moins, ma
faiblesse. . . Damon se détache d'elle pour éteindre.: Ciel ! . . .
on vient !