‹ Théâtre complet. Précédé d'une noticeChapitre 3 sur 566 · NOTICE SUR LA YIE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LA YIE

que le premier ne suppose pas, celui de bien écrire en prose : il faut de plus une grande connaissance des hommes, qui ne s'acquiert point dans le silMice de la retraite ; une longue expérience que rien ne peut suppléer, et qui tient à un courant subtil des choses de la Tie bien observées ; un grand fonds d'idées, d'instruction, de raison, de philosophie; avantages qui se trouvent rarement réunis : en un mot , il faut avoir le mérita de Tacite ou de Voltaire , qui , dans deux genres très-distincts , et en prenant chacun une route aussi diverse que le caractère de leur esprit et la nature des objets dont ils se sont occupés , ont laissé à la postérité les deux plus beaux modèles d'histoire qui existent dans aucune langue et chez aucun peuple , et les deux seuls entre lesquels iJ soit permis de balancer et très-difficile de choisir.

Plusieurs anecdotes de la vie de Racine, ses épigrammes, et surtout la préface de la première édition de Britannicus , où il tourne finement en ridicule , mais avec une ironie trèsamère, la plupart des pièces de Corneille, décèlent en lui cet esjirit causti(}ue et ce caractère irascible qu'Horace attribue à tous les poètes, qu'il appelle si plaisamment une race colère. La religion , vers laquelle Racine tourna d'assez bonne heure toutes ses pensées , avait modéré son penchant pour la raillerie ; et , ce qui était peut-être plus difficile encore , parce que le sacrifice était plus grand et plus pénible pour l'amour-propre , elle avait éteint en lui la passion des vers et celle de la gloire , la plus forte de toutes dans les hommes que la nature a destinés à faire de grandes choses •• mais elle n'avait pu affaiblir son talent pour la poésie. Douze années presque uniquement consacrées aux devoirs de la piété , dont le sentiment tranquille et doux était devenu un besoin pour lui et remplissait son âme tout entière , ne lui avaient rien fait perdre de ce génie heureux et facile qu'on remarque dans tous ses ouvrages : il suffit, pour s'en convaincre, de lire avec attention les deux dernières pièces qu'il fit , à la sollicitation de madame de Maintenon , pour les demoiselles de Saint-Cyr.

EsTHER fut représentée par les jeunes pensionnaires de cette maison , que l'auteur avait formées à la déclamation. Madame de Sévigné fait mention , dans une de ses lettres , des applaudissements que reçut cette tragédie , qu'elle appelle UN chef-d'oeuvre de Racine. « Ce poète s'est surpassé, dit-elle ; il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses ; il

ET LES OUMIAGES DE RACL\E. 7

est pour les choses saintes comme il était pour les profanes : tout est beau , tout est grand , tout est écrit avec dignité. »

On est d'abord un peu étonné de cette admiration exagérée que madame de Sévigné montre ici pour Estuek, après avoir parlé si froidement, pour ne pas dire si dédaigneusen>ent, d'AN- DROMAQUE,deBRiTASNicus, de B.UAZET, de Phèdre, etc., pièces très-supérieures à EsTHER.Mais lorsqu'on se rappelle que , fidèle à ce qu'elle appelait ses vieilles admirations., elle écrivait à sa fille que « Racine n'irait pas loin, et que le goût en passerait comme celui du café , » on ne voit plus , dans la critique comme dansl'éloge, que le même défaut de tact et de jugement.

Quoique Estuek offre de très-beaux détails , soutenus de ce style enchanteur qui rend la lecture de Racine si délicieuse , il faut avouej que les applications particulières et malignes que les courtisans firent de plusieurs veïs de cette tragédie à certains événements du temps contribuèrent beaucoup au grand succès qu'elle eut à la cour ; mais le public, qui jugeait la pièce en elle-même, et dans l'opinion duquel ces applications , bonnes ou mauvaises , ne pouvaient ajouter à l'ouvrage ni une beauté ni un défaut , ne lui fut pas aussi favorable qu'on l'avait été à Versailles , et l'on convient généralement aujourd'hui que le public eut raison.

Deux ans après , Racine , flatté d'avoir réussi dans un genre dont il était l'inventeur, et qui peut-être avait senti renaître en lui le désir si naturel et si utile de la gloire, traita dans les mêmes vues le sujet d'ATHALiE. Mais le long silence qu'U s'était imposé, et qui aurait dû lui faire pardonner sa réputation, n'avait pu encore désarmer l'envie : tous les ressorts les plus actifs , et dont l'effet est le plus sûr lorsqu'on veut nuire , furent mis en mouvement; et l'on parvint enfin à jeter dans l'esprit de madame de Maintenon des scrupules qui firent sup primer les spectacles de Saint-Cyr; et Athalie n'y fut point représentée. Racine la fit imprimer en 1691 ; mais elle trouva peu de lecteurs. On se persuada qu'une pièce faite pour des enfants n'était bonne que pour eux -, et les gens du monde, qui craignent l'ermui autant que la douleur, et qui , moins par défaut de lumière que d'application, n'ont guère en général, d'autres sentiments que ceux qu'on leur inspire , suivirent le torrent, et continuèrent à dépriser Athalie sans l'avoir lue.

Racine , étonné que le public reçût avec cette indifférence un ouvrage qui aurait suffi pour l'immortaliser, s'imagina

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qu'il avait manqué son sujet ; et il l'avouait sincèrement à Boilcau , qui lui soutenait au contraire qu'ÂTHALiE était son chef-d'œuvre : « Je m'y connais , lui disait-il , et le public v reviendra. « La prédiction de Boileau s'est accomplie, mais si longtemps après la mort de Racine , que ce grand homme n'a pu ni jouir du succès de sa pièce, ni même le prévoL*. Cette nouvelle injustice du public, qui venait de commettre un second crime envers la poésie et le bon goût , détermina enfin Racine à ne plus s'occuper de vers , et à renoncer pour jamais au théâtre. 11 était né très-sensible; et cette extrême mobilité d'âme , qui donnait à la fortune et aux événements tant de moyens divers de le tourmenter et de le rendre mallicureux , devint en effet pour lui une source de peines. « Quoique les applaudissements que j'ai reçus, disait-il, m'aient beaucoup flatté , la moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été , m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir. » Un homme du génie le plus fécond , le plus original et le plus universel qu'il y ait jamais eu, et qui a d'ailleurs beaucoup d'autres rapports avec Racine, aurait pu faire le même aveu.

La sensibilité de Racine se portait sur tous les objets ; elle abrégea même ses jours. Il avait fait, dans les vues de madame de Maintenon , et pour répondre à la confiance qu'elle lui témoignait, un projet de finances dont l'objet était de proposer un plan de réforme et de législation qui pût soulager 1# misère du peuple. Louis XIV surprit ce projet entre les mains de madame de Maintenon , et blâma hautement le zèle inconsidéré de Racine. « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, dit le roi , croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veutil être ministre? « Racine aurait mieux fait sans doute, pour sa gloire et pour son repos, de donner au public ime bonne tragédie déplus, que de s'occuper à écrire des lieux communs plus ou moins éloquents sur des matières qu'il n'avait pas étudiées, et sur lesquelles , avec beaucoup de connaissances et une longue expérience , il est si facile et si ordinaire de se tromper. Mais la vanité lui fit un moment illusion : son amour-propre Tut flatté que madame de Maintenon l'eût choisi pour porter la vérité , ou ce qu'il prenait pour elle, au pied du trône ; et l'espoir si séduisant et si doux de devenir l'instrument du bonheur du peuple, après avoir été si longtemps celui de ses plaisirs, lui ferma les yeux sur les dangers de sa complaisance.

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