ACTE I, SCENE II. fi
Veut-du bruit de son cours remplir tout l'univers. Que sert de l'irriter par un orgueil sauvage ? D'un favorable accueil honorons son passage ; Et , lui cédant des droits que nous reprendrons bien , Rendons-lm des devoirs qui ne nous coûtent rien.
PORCS
Qui ne nous coûtent rien, seigneur? l'osez-vous croire?
Compterai-je pour rien la perte de ma gloire ?
Votre empire et le mien seraient trop achetés
S'ils coûtaient à Porus les moindres lâchetés.
Mais croyez-vous qu'un prince enflé de tant d'audace
De son passage ici ne laissât point de trace ?
Combien de rois , brisés à ce funeste écueil ,
Ne régnent plus qu'autant qu'il plait à son orgueil '.
Nos couronnes , d'abord devenant ses conquêtes ,
Tant que nous régnerions flotteraient sur nos têtes -,
Et nos sceptres , en proie à ses moindres dédains ,
Dès qu'il aurait parlé tomberaient de nos mains.
Ne dites point qu'il court de province en province :
Jamds de ses liens il ne dégage un prince ;
Et , pour mieux asservir les peuples sous ses lois ,
Souvent dans la poussière il leur cherche des rois.
Mais ces indignes soins touchent peu mon courage
Votre seul intérêt m'inspire ce langage.
Porus n'a point de part dans tout cet entretien ,
Et quand la gloire parle il n'écoute plus rien.
TAXILE
J'écoute , comme vous , ce que l'honneur m'inspire , Seigneur; mais il m'engage à sauver mon empire.
PORUS
Si vous voulez sauver l'un et l'autre aujourd'hui, Prévenons Alexandre , et marchons contre lui.
TAXILE
L'audace et le mépris sont d'infidèles guides.
PORCS
La honte suit de près les courages timide».
TAXILE
Le peuple aime les rois qui savent l'épargner.
PORCS
Il estime encor plus ceux qui savent régner
M ALEXANDRE
TAXILE
Ces conseils ne plairont qu'à des âmes hautaiues.
PORUS
Ils plairont à des rois , et peut-être à des reines.
TAXILE
La reine, à vous ouïr, n'a des yeux que pour vous.
PORUS
Un esclave est pour elle un objet de courroux.
TAXILE
Mais croyez-vous , seigneur, que l'amour vous ordonne D'exposer avec vous son peuple et sa personne ? Non , non : sans vous flatter , avouez qu'en ce jour Vous suivez vôtre haine , et non pas votre amour. PORUS. . """ '■'• Eh bien ! je l'avouerai que ma juste colère Aime la guerre autant que la paix vous est chère ; J'avouerai que , brûlant d'une noble chaleur. Je vais contre Alexandre éprouver ma valeur. Du bruit de ses exploits mon âme importunée Attend depuis longtemps cette heureuse journée. Avant qu'il me cherchât , un orgueil inquiet M'avait déjà rendu son ennemi secret.
Dans le noble transport de cette jalousie , Je le trouvais trop lent à traverser l'Asie ; Je l'attirais ici par des vœux si puissants , Que je portais envie au bonheur des Persans -. Et maintenant encor, s'il trompait mon courage , Pour sortir de ces lieux s'il cherchait un passage , Vous me verriez moi-même , armé pour l'arrêter, Lui refuser la paix qu'il nous veut présenter.
TAXILE
Oui , sans doute , une ardeur si haute et si constante Vous promet dans l'histoire une place éclatante ; Et , sous ce grand dessein dussiez-vous succomber, Au moins c'est avec bruit qu'on vous verra tomber. La reine vient. Adieu. Vantez-lui votre zèle ; Découvrez cet orgueil qui vous rend digne d'elle. Pour moi , je troublerais un si noble entretien ; Et vos cœurs rougiraient des faiblesses du mien.
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