ACTE II, SCENE IV. 18S
une petite bague que je vous prie de garder pour l'amour de moy.
Sbrigani.
Laisse z-moy consulter un peu si je le puis faire en conscience... C'est un homme qui cherche son bien, qui tâche de pourvoir sa fille le plus avantageusement qu'il est possible, et il ne faut nuire à personne. Ce sont des choses qui sont connues, à la vérité, mais j'iray les découvrir à un homme qui les ignore, et il est défendu de scandaliser son prochain. Cela est vray; mais, d'autre part, voila un étranger qu'on veut surprendre, et qui de bonne foy vient se marier avec une fille qu'il ne connoist pas et qu'il n'a jamais veuë ; un gentilhomme plein de franchise, pour qui je me sens de l'inclination, qui me fait l'honneur de me tenir pour son amy, prend confiance en moy, et me donne une bague à garder pour l'amour de luy... Oûy, je trouve que je puis vous dire les choses sans blesser ma conscience ; mais tâchons de vous les dire le plus doucement qu'il nous sera possible, et d'épargner les gens le plus que nous potirons. De vous dire que cette fille-là meneune vie des-honneste, cela seroit un peu trop fort : cherchons pour nous expliquer quelques termes plus doux ; le mot de galante aussi n'est pas assez : celuy de coquette achevée me semble propre à ce que nous voulons, et je m'en puis servir pour vous dire honnestement ce qu'elle est.
Monsieur de Pourceaugnac.
L'on me veut donc prendre pour dupe?
Sbrigani.
Peut-estre dans le fond n'y a-uil pas tant de mal que tout le monde croit ; et puis il y a des gens, après tout, qui se mettent au dessus de ces sortes de choses, et qui ne croyent pas que leur honneur dépende...
Monsieur de Pourceaugnac.
Je suis vostre serviteur, je ne me veux point mettre sur la teste un chapeau comme celuy-là, el l'on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnacs.
Sbrigani.
Voila le père.
Monsieur de Pourceaugnac.
Ce vieillard-là?
Sbrigani.
Oûy. Je me retire.