ACTE I, SCENE II
joint de n'en disposer que par leur conduite ; que, n'estans prévenus d'aucune foie ardeur, ils sont en estât de se tromper bien moins que nous et de voir beaucoup mieux ce 'qui nous est propre; qu'il en faut plutost croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de nostre passion, et que l'emportement de la jeunesse nous entraisne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma sœur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire, car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
Elise.
Vous estes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?
Cleante.
Non ; mais j'y suis résolu, et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader.
Elise.
Suis-je, mon frère, une si étrange personne ? Cleante.
Non, ma sœur; mais vous n'aimez pas, vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos cœurs, et j'appréhende vostre sagesse. Elise.
Helasl mon frère, ne parlons point de ma sagesse. Il n'est personne qui n'en manque du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon cœur, peut-estre seray-je à vos yeux bien moins sage que vous.
io L'AVARE.
Cleante.
Ah ! plût au Ciel que vostre ame, comme la
la mienne
Elise.
Finissons auparavant vostre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
Cleante.
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble estre faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voyent. La nature, ma sœur, n'a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dés le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane, et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade, et pour qui cette aimable fille a des sentimens d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console, avec une tendresse qui vous toucheroit l'ame. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions: une douceur pleine d'attraits, une bonté toute engageante, une honnesteté adorable, une.... Ah! ma sœur, je voudrois que vous l'eussiez veuë. Elise.
J'en voy beaucoup , mon frère , dans les choses que vous me dites, et, pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.
J'ay découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées, et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma sœur, quelle joye