ACTE V, SCENE V. ia
Valere.
Oûy, je l'ose , et je suis prest de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.
Anselme.
L'audace est merveilleuse ! Apprenez, pour vous confondre , qu'il y a seize ans pour le moins que l'homme dont vous nous parlez périt sur mer avec ses enfans et sa femme , en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les desordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.
Valere.
Oûy; mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils, âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celuy qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau , touché de ma fortune, prit amitié pour moy, qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon employ dés que je m'en trouvay capable; que j'ay sceu depuis peu que mon père n'estoit point mort, comme je l'avois toujours crû ; que , passant icy pour l'aller chercher, une avanture par le Ciel concertée me fit voir la charmante Elise; que cette veue me rendit esclave de ses beautez, et que la violence de mon amour et les severitez de son père me firent prendre la resolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la queste de mes parens.
Anselme.
Mais quels témoignages encor, autres que vos
paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bastie sur une vérité ? Valere.
Le capitaine espagnol, un cachet de ruby qui estoit à mon père, un bracelet d'agathe que ma mère m'avoit mis au bras, le vieux Pedro, ce do* mestique qui se sauva avec moj du naufrage.
Mariane.
Helas ! à vos paroles je puis icy répondre, moy, que vous n'imposez point ; et tout ce que vous dites me fait connoistre clairement que vous estes mon frère.
Valere.
Vous, ma sœur ?
Mariane.
Oûy, mon cœur s'est émeu dés le moment que vous avez ouvert la bouche ; et nostre mère , que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de nostre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de nostre liberté, et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère et moy, sur un débris de nostre vaisseau. Après dix ans d'esclavage , une heureuse fortune nous rendit nostre liberté , et nous retour* nâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout nostre bien vendu , sans y pouvoir trouver des nouvelles de nostre père. Nous passâmes à Gennes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avoit déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parens, elle vint en tes