‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 142 sur 194 · SCÈNE XV ZOZO, si^ul PUIS GABY · texte numérisé non relu

SCÈNE XV ZOZO, si^ul PUIS GABY

{Zozo, seul, se vautre outrageusement sur le canapé, puis Va s'asseoir successivement sur la chaise, sur le pouf et sur le fauteuil. A ce moment on frappe.)

Ah! zut! on n'a même pas cinq minutes tranquilles pour s'expliquer avec les meubles.

(// va ouvrir. Paraît Cak^.)

GABY, au moment où le porte s'ouvre C'est bien ici la loge...

ZOZO

Ah! par exemple!

GABY, entrant Tiens, c'est Zozo.

ZOZO

Pardon, Jasmin. Mademoiselle prétend que, quand on a gardé les maîtres ensemble, il faut garder les distances; aussi, depuis que j'ai quitté le service de Mademoiselle pour celui de Mademoiselle, Zozo est mort.

GABY

Il ne l'avait pas volé. Il m'avait «alement lâchée, celui-là !

ZOZO

Si on peut dire! Mademoiselle vient pour voir Mademoiselle?

GABY Oui... enfin...

ZOZO

Il faudra que Mademoiselle repasse; Mademoiselle n'est pas là.

GABY Je le sais, elle est en scène, mais ça ne fait rien.

ZOZO Au contraire.

GABY Plaït-il?

ZOZO

Mademoiselle espérait trouver ici M. Le Hibel?

GABY Comment le savez- vous?

ZOZO, gouaillant Une idée.

GABY

Ça, c'est drôle. Je n'en avais parlé à personne.

ZOZO J'ai de la voyance.

{Un temps.) GABY

Alors... où est M. Le Hibel?

ZOZO

Je ne m'en doute pas.

GABY, tirant un billet de son portefeuille Même avec ça?

ZOZO, faisant mine de repousser le billet

Même. {Prenant le billet.) Lâchez tout de même; ça me donnera le moyen de m'informer.

GABY Auprès de qui?

ZOZO

Du concierge, donc. Ce n'est pas que le concierge soit vénal ; les concierges ne sont jamais vénaux, p>as plus que les maîtres d'hôtel, d'ailleurs; mais c'est un homme accessible.

GABY

Comme les maîtres d'hôtel.

ZOZO

Exactement. {Cab^ jette un coup d'œil sur l'ameublement de la loge.) Ohl Mademoiselle peut regarder; c'est pas du toc! Il y a là du goût.

GABY, à mi-voix

Parbleu! Celui de Le Hibel! {Haut.) Ah! elle s'en paie une loge, cette jeune arriviste! Aucun rapport avec la mienne au Lyric.

ZOZO

Mademoiselle est si différente de Mademoiselle! Rien de ce qu'il y a chez Mademoiselle ne ressemble à ce qu'il y avait chez Mademoiselle.

GABY

Sauf le maître d'hôtel! — Dites-moi, Zozo, vous êtes content de la place?

Je vais faire plaisir à Mademoiwile, mais elle me gardera le secret?

GABY Bien sûr!

ZOZO

C'est la plus mauvaise de toute ma canière.

GABY, surprise Pourquoi ça?

ZOZO

Parce qu'avant d'être Maryse et Jasmin, on s'est connus à l'office, parbleu, quand on était Mariette et Zozo; je ne peux cependant pas la voler c^mme ime simple bourgeoise !

GABY

Elle a toutes les veines, cette chipie-là I Vite pour Le Hibel, dépêchez-vous.

ZOZO, sortant Je vais cuisiner le concierge.

SCÈNE XVI GABY, seule, PUIS MARIETTE {Cahl\ seule, examine toutes les corbeilles.)

GABY

Eh bieni {Tout à coup elle aperçoit la carte de Farin sur une corbeille.) Le baron! Ça, par exemple 1 Mai» elle me chipera donc tout dans la viel

{Pendant quelle fait cette pantomime, la porte de la loge s'est ouverte. Manette paraît en disant : Gisè... Elle s'arrête brusquement. Mariette est costumée en Espagnole et drapée dans un grand châle.)

MARIETTE, haut

C'est bien fait. La curioské est punie. Ah ça ! ma chère Gaby, qu'est-ce que vous faites là dans mon salon?

GABY, embarrassée Mais... j'étais venu-e... pour vous féliciter.

MARIETTE

De mon succès? Oh! il vous fait tant de plaisir que ça?

GABY Mon Dieu!

MARIETTE

Fallait-il que vous soyez pressée! Vous n'avez même pas attendu la fin de mon numéro pour grimper dans ma loge.

GABY C'est-à-dire...

MARIETTE

Mais ne vous excusez pas, ma chère. Je ne m'attendais guère à votre visite, c'est vrai; elle est imprévue, mais elle ne me déplaît pas.

GABY Vrai?

MARIETTE Parole! Je ne suis pas fâchée d'avoir votre suffrage;

vous m'avez précédée dans la carrière; un compliment de votre pari, mais ça ine touche beaucoup.

GABY

Vous êtes charmante, tout à fait charmante. Ce costume vous va à ravir et vos danses sont impressionnantes.

MARIETTE Si vous êtes si impressionnée que ça, asseyez- vous.

GABY Je ne demanderais pas mieux, mais je craindrais...

MARIETTE

D'être indiscrète? Allons donc! Tout à l'heure vous ne vous gêniez pas beaucoup pour... Asseyez-vous, je vous en prie. {Cab^) s'assied.) Voulez-vous être assez aimable pour vous charger d'une commission?

GABY D'une commission pour vous, moi?

MARIETTE

Oui. Dites donc au baron qu'il perd son temps et son argent. Des corbeilles pareilles, c'est de la folie. Et pour arriver à quoi? A rien. J'ai décidé d'être honnête; je ne tromperai pas mon amant; je ne suis pas et ne serai jamais une autruche.

GABY, à mi-voix Encore I

MARIETTE

Faites-moi l'amitié de le prévenir, vous me rendrez service.

GABY, se levant

Bien, très bien, vous pouvez compter sur moi.

MARIETTE

Je vous en prie, rasseyez- vous ; nç vous en allez pas si vite. Je suis très contente de vous voir.

GABY Vraiment?

MARIETTE

Mais oui, j'ai toujours eu beaucoup d'affection pour vous, malgré les apparences.

GABY

Cependant, on ne s'était pas quittées si bonnes amies.

MARIETTE

Sans doute, parce qu'on était patronne et camériste; avec nos caractères, ça ne pouvait pas coller; mais maintenant qu'on est patronnes toutes les deux...

GABY Ça facilite!

MARIETTE

Et comment! — A propos, êtes-vous contente de ma remplaçante?

GABY Mais oui!

MARIETTE

Et comment s'appelle-t-elle?

GABY Mariette.

Charmant! Vous lui avez donné mon nom?

GABY

J'avais tellement l'habitude!

MARIETTE

Bien, bien. Ça peut se prendre, une habitude! Ma prochaine femme de chambre s'appellera Gaby.

GABY Comme vous voudrez. {Elle se lève.)

MARIETTE

Mais non, ne vous en allez pas, voyons; je connais quelqu'un qui en serait désolé.

GABY Qui ça?

MARIETTE Le Hibel.

GABY, interloquée

Ahl {Vivement.) Mais je ne tiens pas à lui être agréble!

MARIETTE Allons donc!

GABY Je vous jure!

MARIETTE Ne jurez donc pas; vous n'êtes venue que pour lui.

Mais...

Ne protestez pas, ça crève les yeux. Voilà un mois que vous courez après lui et comme il ne se laisse pas attraper...

GABY Qu'en savez-vous?

MARIETTE

Il me l'a dit, il me dit tout... Pour venir ici il vous fallait un prétexte; vous avez tenu à me féliciter de mon succès quand vous mouriez d'envie de ne pas le faire. C'est bébêtel Pourquoi tous ces chichis? Vous avez envie de voir Le Hibel; vous n'aviez qu'à me le demander, carrément. Il doit être dans le théâtre, à la direction; il va revenir dans un moment; je vous autorise à l'attendre; je vous laisserai même seule avec lui; vous lui tiendrez compagnie pendant que je me changerai. Vous voyez si je fais bien les choses!

GABY Décidément, Mariette, je ne vous comprends pas.

MARIETTE

C'est que c'est très difficile de comprendre, presque autant que de se cacher, d'ailleurs; il est vrai que vous, pour dévoiler vos intentions secrètes, vous avez une façon de génie!

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