‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 155 sur 194 · CHAP.LINES · texte numérisé non relu

CHAP.LINES

Vous êtes trop bon de le remarquer, mon cher professeur

JUMELLIER

Eh 1 eh I Par le temps qui court, ce n'est déjà pas si commim.

CHARLINES, à Mlle Jettîer, qui cause avec Crîvard Un cigare, docteur?

MADEMOISELE JETTIER Vous êtes taquin. Une cigarette.

CHARLINES Brune ou blonde?

MADEMOISELE JETTIER

Châtain.

CHARLINES Voici : maryland.

CRIVARD, offrant du feu à Mlle Jeitier Nous péirlions de votre père, mon cher Charlines.

CHARLINES J'en suis très touché.

MADEMOISELE JETTIER Oui, le professeur Charlines a été un novateur.

JUMELLIER

Avant lui, les études neurologiques étaient considérées comme de pures divagations.

MADEMOISELE JETTIER

Aujourd'hui nos recherches sont tenues en l'estime qu'elles méritent et ce n'est que juste, car enfin, les maladies nerveuses sont parmi les plus fréquentes de notre époque.

STOUFFLE

Amusante, reconnaissons-le, mais détraquée.

CHARLINES Oh! combien!

(// o#re un verre de liqueur à Jumellier.)

JUMELLIER, acceptant

Vous ne le direz pas. Je suis président d'un/s ligue antialcoolique.

CHARLINES. riant

Et moi d'ime autre I

{Jumellier remonte près de la baie.)

CHARLINES, frappant sur Vépaule d'Héricy Et toi?

HÉRICY Hein?

CHARUNES Un verre de fine?

HÉRICY Plutôt.

CHARLINES Ce n'est pas pour te le reprocher, mon petit Héricy, mais on ne t'entend pas souvent. Tu sais, ne l'excite pas sur le parc Monceau. Comme forêt vierge, tu as vu mieux.

HÉRICY Bah! C'est toujotnrs des arbres!

CHARLINES Enfin, ne lui en veuillez pas, mes bons amis, c'est un sauvage. Héricy nous revient du Sud-Oranais où il a passé SIX ans avec le général Liautey, après s'être offert quatre années de Madagascar sous les ordres de Galliéni. Ah ! il a mené une existence plutôt mouvementée, le bougre! Il a dix ans de brousse, de méharis, de rizières et de malaria sur la conscience! Ça excuse bien des choses!

Blague I

CHARLINES Mais je ne blague pas. je t'envie.

{Charlines remonte près de Jumellier.) GRIVARD

Charlines a raison. Vous, au moins, monsieur, vous avez vécu.

HÉRICY Mal

MADEMOISELE JETTIER

Tout de même, ce doit être amusant, cette existence violente et périlleuse. Vous aveii dû avoir beaucoup d'aventures...

HÉRICY

De guerre, oui; je me suis souvent battu; j'ai été blessé; j'ai descendu quelques Malgaches et pas mal de Marocains; j*ai eu les fièvres; voilà, c'est à peu près tout.

STOUFFLE Mais ça suffit.

HÉRICY

Oh! ce n'est pas bien palpitant.

GRIVARD Parce que vous ne parlez pas des autres aventures.

Les autres?

GRIVARD Oui, d'amour... les femmes... là-bas...

HÉRICY, cclalant Je rire

L'amour?... Laissez-moi rire!... Connais pas. Ça n'a rien d'africain, l'amour! Oh! sans doute, il y a des moricaudes dams tous ces pays-là, et, ma foi, comme on n'a pas le choix, faut bien... Oh! mademoiselle, excusezmoi.

MADEMOISELLE JETTIER, riant

Ne vous gênez donc pas, monsieur, uous sommes entre hommes.

GRIVARD

Oui, Mlle Jettier est un homme, mais un homme qui ne restera pas vieille fille. Elle doit se marier bientôt.

MADEMOISELLE JETTIER

Cest exact. Avec un de mes clients. J'avais eu la bêtise de le guérir. Il allait m'échapper comme malade... Alors, pour le garder... mais pardon...

STOUFFLE, à Héricjf

Vous disiez que là-bas?...

HÉRICY

Là-bas? Ah! oui. Eh bien, là-bas, il y a des femelles à revendre et même à acheter... mais, des femmes, je n'en ai jamais rencontré, passé Marseille. Ça n'est pas colonial, les femmes!

JUMELLIER, à Charlines

Alors, nous le verrons tout à l'heure, ce brave Darcier ; pourquoi diable n'est-il pas avec nous?

CHARLINES

Il viendra dans la soirée. J'ai sa promesse formelle. Mais j'ai eu beau insister; il a refusé de dîner ici sous prétexte de travail.

MADEMOISELLE JETTIER Darcier, c'est le travail même.

GRIVARD

Ce qu'il a pu turbiner, cet animal-là, depuis l'Ecole, c'est à faire frémir!

MADEMOISELLE JETTIER

Mais, au moins, il n'a pas travaillé dans le désert. H est arrivé.

CHARLINES Et comment! Moi qui n'ai jamais rien fait de ma vie.

je suis presque gêné en sa présence; j'ai un peu honte. Si je vous disais que j'ai essayé de lire le grand ouvrage de Darcier... et que je n'y ai rien compris.

MADEMOISELLE JETTIER, riant Ça ne me surprendrait pas.

CHARLINES

Vous me comblez. Alors, c'est vraiment bien, son bouquin sur les Toxines cérébrales?

MADEMOISELLE JETTIER Epatant I

JUMELLIER

Et ce n'est pas fini. Darcier annonce un mémoire important sur la Neurasthénie volontaire.

CHARLINES Fichtre! Encore un petit roman qui ne m'aura pas.

JUMELLIER Possible... mais dès qu'il aura paru, l'Académie.

CHARLINES Vous croyez?

JUMELLIER

Et ce ne sera que juste. Sans parler de son sérum qui est une trouvaille, les derniers travaux de Darcier sont pleins de choses admirables. Ahl Eln voilà un au moini qui n'aura pas volé son fauteuil.

CHARLINES Eh bien, tant mieux. Ça me fera un gros plaisir, cai j'aime beaucoup les Darcier.

MADEMOISELLE JETTIER

C'est vrai. Votre femme est une grande amie de Mme Darder.

CHARLINES

Une grande amie d'enfance. Elles se sont connues toutes gosses, tenez, dans ce même parc Monceau. Ces choses-là ne s'oublient pas. Aussi a-t-elle consenti à venir dîner ici ce soir sans son mari... C'est une faveur.

JUMELLIER

Pour nous tous, car Mme Darcier est une femme délicieuse.

CHARLINES Mieux.

GRIVARD

Ce qui m'étonne, c'est que Déircier, au milieu de tous SCS travaux, ait trouvé le temps d'être amoureux d'abord, de se marier ensuite, comme tout le monde.

CHARLINES Il a rencontré Simone.

GRIVARD

Ce dut être sa première rencontre; en tout cas, son mariage aura été sa première aventure. Au quartier, on ne lui connaissait pas de maîtresse. Ah! pour avoir travaillé, il a travaillé! Mais pour avoir vécu!

JUMELLIER Est-ce bien utile? li est heureux, n'est-ce pas?

CHARLINES Très.

JUMELLIER Son ménage est un bon ménage?

CHARLINES Excellent.

JUMELLIER Solide?

CHARLINES

Le roc. Et c'est tout naturel. Daicier a passé sa vie à Paris, il n'a pas vécu à Paris; peut-être même n'est-il un grand homme que parce qu'il a eu la veine de ne pas rencontrer de petites femmes.

MADEMOISELLE JETTIER

Vous entendez, cher monsieur Héricy, ça n'est peutêtre pas colonial, les femmes, mais pour être parisien...

GRIVARD, vo}fant entrer la grosse Mme Grioard

AJi! il n'y a pas à dire, c'est bien parisien... Ma chère amie!

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