‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 54 sur 194 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

BOURNERON. PIERRE

BOURNERON, stupéfait.

pierre! Ah! ça, par exemple!

PIERRE C'est luie surprise,

BOURNERON Oui.

PIERRE On peut tout de même t'embrasser?

BOURNERON Sans cloute.

PIERRE Tu as fait bonne route?

BOURNERON Elxcellente.

PIERRE Quand es-tu revenu?

BOURNERON A l'instant. J'arrive.

{Un temps.)

{Un temps.)

PIERRE J(= le dérange?

BOURNERON Pas du tout. Seulement, je ne m'attendais pas.

234 LENFANT CHf.RIF

PIERRR Tu ne m'attendais pas.

BOURNERON Si tu veux. A ce propos, qu'est-ce que c'est que cette façon d'entrer chez les gens? Depuis quand frappe-t-on au lieu de sonner?

PIERRE

Depuis qu'on est forcé d'être ingénieux pour pénétrer auprès... des gens, comme tu dis. Je l'avoue, ce n'est pas très correct; c'est une petite supercherie.

BOURNERON Qui est presque de l'effraction.

PIERRE

Fi! le gros mot! Après tout, c'est ta faute; tu obliges tes enfants à employer des moyens insidieux pour t'emhrasser. Le seul coupable, c'est toi!

BOURNERON

Parbleu! Mais, dis-moi, tu savais donc que j'étais de retour?

PIERRE Je l'espérais.

BOURNERON Tu n'aurais pas frapp>é si tu n'en avais pas été sûr.

PIERRE

En effet, je venais d'en avoir la certitude... en montant.

BOURNERON Parfait!

(// s'assied. Pierre s assied. Un silence.)

PIERRE Tu es content de ton voyage?

BOURNERON Elnchanté.

PIERRE

Tu aimes l'Italie?

BOURNERON J'en raffole.

PIERRE Quand les affaires m'en laisseront le loisir, il faudra que, moi aussi, j'aille faire connaissance avec le Lido, la place Saint-Marc et le Grand Canal.

BOURNERON, comiquemenl

Canale Grande!

PIERRE

D'ailleurs, Jenny ne rêve que de Venise. Si je l'écoutais...

BOURNERON

Ecoute-la. — Elle va bien, ta Jenny?

PIERRE Très bien, je te remercie.

BOURNERON Et le crapaud?

PIERRE

Lucien est magnifique. Il a été très sensible à tes attentions; tes cartes de Florence l'ont enthousiasmé.

C'est un bon crapaud. Je lui ai rapporté de Turin une Fiat minuscule qui marche comme une grande.

une Fiat vingl-qualre poneys qui fera sa joie et votre désespoir.

PIERRE, riant Merci!

BOURNERON Et ies affaires?

PIERRE Bonnes. Notre nouveau produit, l'électricine, fait fureur. On nous l'arrache.

BOURNERON Tou-s mes compliments. Que dit Gardan?

PIERRE Rien. Il se contente de rayonner.

BOURNERON Parfait. Parfait. Alors, tout va bien?

PIERRE, bizarre Tout.

BOURNERON

Non. Il y a quelque chose qui cloche.

PIERRE Rien... rien!

BOURNERON

Mais si. Parle, voyons. J'arrive. J'ai le droit d'être mis au courant. Tu es maintenant le chef de la maison. Je reste le chef de la famille.

Sans doute. Mais il y a temps pour tout. Nous nous reverrons. Aujourd'hui, tu es fatigué; tu reviens de voyage : je m'en voudrais...

BOURNERON

Allons, pas de phrases. Je n'ai plus l'âge de ces petits ménagements ridicules. Tu as dit un mot de trop. Explique-le.

PIERRE Tu le veux?

BOURNERON Je l'exige.

PIERRE

Eh bien, mon cher papa, tu vas être très surpris. II s'agit de toi.

BOURNERON, très surpris en effet

De moi?

PIERRE

Oui, de toi. Tu es quelqu'un dans Paris, une des plus importantes personnalités du monde industriel. Ne l'étonné donc pas qu'il puisse s'agir de toi.

BOURNERON Je m'étonne tout de même; mais va, je t'écoute.

PIERRE Ton absence a été très commentée.

Par qui?

Probablement par des gens qui n'ont rien à faire; mais comme ils sont légion!

BOURNERON Qu'est-ce qu'ils ont dit?

PIERRE Ce qu'ils ont appris. La vérité, sans doute. Dispensemoi de te la répéter.

BOURNERON Parce que?

PIERRE

Eh! mon Dieu, parce que, si c'est la vérité, tu pourrais éprouver quelque gêne devant moi.

BOURNERON Vraiment !

PIERRE

Il me semble. Un homme de ta situation et de ton âge se doit à lui-même et aux siens de ne pas faire... certaines choses. Lorsqu'il les fait, il doit avoir assez d'habileté pour qu'elles restent secrètes. Ça n'a pas été le cas, voilà tout.

BOURNERON

Et tu me le reproches?

PIERRE

Dieu m'en garde! Je ne me permettrais pas... je t'exprime un regret, sans plus.

C'est déjà trop. Si c'est là tout ce qui te préoccupe, ce n'ert pas grave. En tout cas, cela me concerne seul et j'en fais mon affaire.

PIERRE Cependant...

BOURNERON

Assez. Je n'admets pas de discussion entre nous sur ce point. Je suis d'âge à savoir me coûduirc. J'ai l'in-

tention de ne demander de conieils à personne, à personne, tu entends, moins encore d'en recevoir. Je regrette qu'il y ait tant d'oisifs à Paris; mais je ne suis pas responsable de l'intérêt gratuit que leur fainéantise veut bien me porter. Quand ils auront assez parlé de moi, ils passeront à un autre sujet de conversation et de diffamation, plus palpitant, j'espère... (5e levant.) Si c'est là tout ce que tu avais à me confier...

PIERRE Non.

BOURNERON

Ah! il y a autre chose? {Signe de Pierre.)... qui ne me concerne pas?

PIERRE

Pas directement, mais qui t'intéresse au premier chef.

BOURNERON Voyons.

PIERRE Cette fois, il s'agit d'Emilienne.

BOURNERON, tiquant

Hein? Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? Emilienne? Vite, voyons, parle.

(// Va aux fleurs et en casse une quil effeuille nerveusement.)

PIERRE

Naturellement! tout de suite! EmiUenne... tu ne tiens plus en place; tu piaffes d'impatience. Ah! tu as une façon de l'aimer qui n'est guère généreuse pour nous, les autres... Enfin, je passe... J'en aurais trop long à dire à ce sujet; et puis, depuis le temps, je me suis fait une raison.

BOURNERON

Laissons cela. Qu'as-tu à m'apprcndre au sujet d'Emilicnne?

PIERRE

Des choses ennuyeuses.

BOURNERON, vivemcnt Pour elle?

PIERRE

Pour nous surtout.

BOURNERON, avec soulagement J'aime mieux cela.

PIERRE

Cela dépend. Emilienne est une charmante fille dont je suis le premier à apprécier les grandes, très grandes qualités. Elle est intelligente, artiste, généreuse, capable d'élans désintéressés, gaie, toujours d'humeur égale. Enfin, je comprends les sympathies qu'elle inspire et les amitiés qu'elle s'est créées... Seulement... elle oublie trop que le monde ne croit pas aux sympathies... blanches, aux amitiés... platoniques entre hommes et femmes, et elle est tout simplement en train de se compromettre.

BOURNERON La belle affaire!

PIERRE

Pardon! Cela est très sérieux et tu serais de mon avis si... enfin, tu aurais été de mon avis, il y a deux ans...

BOURNERON Pierre !

PIERRE

Excuse-moi; mais tu n'aurais peut-être pas affiché une morale aussi indulgente... avant. Je suis bien forcé, en ce moment, de faire le croquemitaine, puisque aussi bien vous avez tous l'air de ne plus vouloir tenir aucun compte de l'opinion. Chacun est libre, c'est entendu; mais nous demeurons, malgré nous, solidaires les uns des autres; nous avons encore tous des intérêts communs; il faudrait cependant ne pas l'oublier. Emilienne est ma sœur; elle est, de plus, la femme de Gardan, mon associé. Il m'est très pénible qu'on puisse parler d'elle avec malignité et tourner en ridicule le nom de son mari. Voilà pourquoi je me permets d'intervenir. J'ai l'air de me mêler de choses qui ne me regardent pas; c'est une erreur; elles me regardent.

BOURNERON

Admettons. Et avec qui Emilienne s'esl-èlle compromise, ces temps derniers?

PIERRE Avec Henri.

Flavigny? Ah! laisse-moi rire. Mais tout le monde sait que ce sont des camarades d'enfance.

PIERRE

Oui; mais quand des camarades d'enfance ne sont plus des enfants, leur camaraderie prend facilement un autre nom.

BOURNERON

Ils n'en sont pas responsables.

PIERRE Affaire d'appréciation. Pour ma part...

BOURNERON Tu accuses Emilienne?

PIERRE

Non, mais...

BOURNERON

Pierre, laisse-moi l'avertir à temps; tu deviens le plus fâcheux des censeurs; ton austérité, justifiée ou non, est en tout cas déplacée. L'honnêteté vraie n*a pas besoin d'avoir les dehors de l'honnêteté et j'aime mille fois mieux une honnête femme que les ajjparences condaonnent qu'une coquine que son h)TX)crisie met à l'abri du soupçon. Or, je réponds d'Emilienne.

PIERRE

Eh parbleu! j'en aurais répondu comme toi jusqu'à ces derniers temps; mais, depuis six semaines qu'elle est installée à Saint-Germain, j'ai appris des choses qui m'ont déplu.

Lesquelles?

PIERRE

Elle vient à Paris, où elle n'a que faire, presque tous les jours.

BOURNERON

Tu aimerais mieux la voir mourir d'emiui dans son parc!

PIERRE Et elle y rencontre Henri. On les a vus ensemble.

BOURNERON

C'est donc qu'ils ne se cachaient pas. S'ils se retrouvaient secrètement, ils ne seraient pas assez bêtes...

PIERRE

A moins qu'ils n'aient prévu ce raisonnement et que justement...

BOURNERON

Tiens! Ta vertu te rend d'une subtilité! Tu es le Machiavel de l'honneur conjugal. Fichtre! Ta Jenny a diantrement raison d'être sérieuse. Elle ne serait pas de force. Au fait, je ne te demande pas pourquoi tu as tenu à me raconter toutes ces choses dès mon arrivée. Tu désires sans doute que je parle à Ejnilienne?

PIERRE

En effet... Tu as sur elle une grande infîuence. Tu pourras l'empêcher à tout le moins d'être imprudente. Le reste ne regarde qu'elle et son mari.

C'est bien, j'aviserai. — Un cigare?

PIERRE, refusant Merci.

BOURNERON

Tu ne sais pas ce que tu refuses. Il est italien et frauduleux. Il a traversé la frontière subrepticement.

PIERRE

Je ne fume qu'en sortant de table, jamais entre mes repas, tu le sais bien. Et puis, je ne trouve pas très piquant qu'un homme de ta situation s'amuse à jouer des niches à la douane.

BOURNERON

Pardonne-moi, j'avais oublié tout cela, nid à principes. — Attends. Je vais chercher ma petite Fiat. Tu l'apporteras à ton Lucien de ma part.

PIERRE Mais ça ne presse pas.

BOURNERON

Si, je me connais, je n'aurais qu'à l'oublier dans une voiture ou dans un train. Il vaut mieux pour lui que tu t'en charges.

PIERRE

Comme tu voudras.

(Bournerofi sort.)

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