JENNY. JEANNE
{Au lever du rideau, ils descendent de la véranda. Jenn]f el Jeanne d'abord, se donnant le bras; puis Pierre et Cardan; puis Crosmullcr et Flavign^, enfin Emilienne et Bourneron.)
GROSSMULLER, accent ahacien très léger.
Belle journée, hein?
FLAVIGNY
J'espère que vous n'en avez plus, de -pareilles , en, Alsace depuis qu'ils l'ont annexée. ,, ;,,; ,'-1 >.. ...j ,1 ^,;;j.,;
266 L'ENFANT CMÉRIF,
GROSSMULLER Bien sûr!
JENNY, à Jeanne.
Tu vois! D'ici, on découvre la Seine... là, ce miroitement sous les arbres; et là, un peu plus loin, ces masses sombres, c'est la forêt de Saint-Germain.
CARDAN, s approchant.
L'admirable forêt de Saint-Germain! J'ai donné ordre
d'atteler le landau. Nous vous en ferons les honneurs cet après-midi, chère petite exilée, ainsi qu'à votre Alsacien de mari.
JEANNE
Nous serons ravis. Ce sont vos domaines, mon cher beau- frère?
CARDAN
Presque, puisque la forêt appartient à l'Etat, et qu'aujourd'hui, l'Etat, c'est nous.
FLAV'IGNY, ha$, à Emilienne.
Contente?
EMILIENNE, bas, à Flavign^.
Mieux. Heureuse. J'ai mon cher papa, et tu es près de moi. Tout ce que j'aime. Tu me dois ce beau temps, tu sais. C'est vrai. Il fait radieux en moi... et je rayonne. Allons, ingrat, qu'est-ce que tu attends pour me remercier?
FLAVICNY, bas, à Emilienne.
La minute où nous serons seuls.
EMILIENNE, s'avançant.
Hôtes! Vos cafés refroidissent. Il y a un morceau dans toutes les tasses. Et toi, mi; dear papa?
Merci. Je ne prends plus de café; il paraît que ça ne me vaut rien. On m'a interdit le café.
ÉMILIENNE, malicieusemenl.
Qui ça, en?
BOURNERON, avec un sourire.
Mon médecin.
ÉMILIENNE Ejifin, tu te sens bien? Tu es à ton aise?
BOURNERON Je digère délicieusement un déjeuner qui fut délicieux.
ÉMILIENNE
Oh! Je t'en prie! Eh bien, si tu étais chic, tu t'inviterais plus souvent.
CARDAN
Emilienne a raison. Depuis quelque temps, vous nous négligez singulièrement, mon cher beau-père.
BOURNERON
Vous savez, Saint-Germain, ça n'est pas précisément dans !a banlieue de Florence.
JENNY
A vous entendre, on s'imaginerait que vous venez de passer trois ans en Italie.
ÉMILIENNE
N'est-ce pas? Et il y est resté tout juste trois semaines.
Et il y a près de deux mois que nous sommes installés ici. Or, en tout, j'ai compté, tu es venu trois fois.
BOURNERON Fi! tu as une âme de caissière. D'ailleurs, de quoi le plains-lu? Je te vois presque tous les jours à Paris.
ÉMILIENNE
Presque! Et puis, ce n'est pas la même chose. Et puis, le soir, tu pourrais très bien rentrer dîner avec Georges.
CARDAN
Vous n'auriez qu'à passer me prendre au bureau vers six heures. Je serais ravi...
BOURNERON Ce n'est pas l'envie qui m'en manque.
PIERRE, ironique.
Seulement, tu ne peux pas.
BOURNERON Eh oui!
ÉMILIENNE Tu n'as pas le temps?
BOURNERON Comme tu dis!
ÉMILIENNE Un monsieur qui n'a rien à faire!
BOURNERON Justement. Si tu savais comme c'est absorbant de n'avoir rien à faire, surtout quand. f>endant trentecinq ans, on a eu à faire par-dessus la tête. Aujourd'hui, je me la coule sucrée. C'est bien mon tour. Je bats une flème savoureuse.
Alors, c'est un travail de venir nous voir?
BOURNERON Tu es bête !
ÉMILIENNE
Tiens! Tu es comme les collégiens qui se rasent en famille. Sous le premier prétexte, ils se défilent.
BOURNERON Noa! Mais fais-moi une scène pendant que lu y es!
ÉMILIENNE Mon cher papa, j'en meurs d'envie.
BOURNERON
EJi bien, ma chère fille, ne mourez pas et soulagezvous, je vous en prie.
{Ils remontent. Pendant ce coin de scène, les autres ont fini de prendre le café.)
CARDAN, se levant.
Dites donc, Henri, en attendant que la voiture soit attelée, si on y allait d'un petit billard?
FLAVIGNY
Mon Dieu! C'est une distraction innocente.
CARDAN Et hygiénique, donc! Trente points?
FLAVIGNY
Pourquoi pas, après tout? La vie est courte. Dépcchons-nous.
{Ils sortent à droite.)