‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 69 sur 194 · SCÈNE X ÉMILIENNE. BOURNERON · texte numérisé non relu

SCÈNE X ÉMILIENNE. BOURNERON

BOURNERON, redescend allègrement

Bonjour, vous!

ÉMILIENNE

Bonjour, monsieur!

Vous m'aimez?

ÉMILIENNE Tiens !

BOURNERON

Et vous êtes contente de moi?

ÉMILIENNE Pas des tas.

BOURNERON

Ah! bah! Et qu'est-ce qui cloche?

?.?.^. k'^î^.rf^'^ CHÉRIE

FIMILIF.NNR Tout.

BOURNERON Fichtre !

ÉMFLIENNE D'abord, vous devenz un monsieur de plus en plus pressé. Moins vous avez à faire, plus vous êtes occupé.

BOURNERON Les temps sont durs.

ÉMILIENNE ^ Ne plaisantons pas, je vous en prie, je suis très se^rieuse. Vous avez pour votre fille des sentiments mous. Votre tendresse devient tiède. Mon cher papa, vous m'aimez moins.

BOURNERON Tu es bête !

Eh bien, je suis une bête moins aimée, voilà tout. En second lieu, je ne vous trouve pas une de ces mines qui imposent l'admiration.

BOURNERON Je me porle comme un charme.

ÉMILIENNE Qui conunencerait à ressembler à un saule.

BOURNERON Ejnilienne!

ÉMILIENNE

C'est aussi l'avis d'Henri. Nous parlions précisément de loi tout à l'heure quand tu es entré.

BOURNERON. malicieusement

Ça, c'est gentil.

ÉMILIENNE

Dans le temps tu n'avais jamais de torpeur après les repas.

BOURNERON

Mais maintenant non plus! Pour une fois que tu m'offres l'hospitalité d'un de tes divans, si tu me la reproches !

ÉMILIENNE

Enfin, Henri était très net. Il affirmait que tu avais besoin de prendre du repos.

BOURNERON

Mais je ne prends que ça.

Oh! pas de celui-là, de l'autre, du vrai, du repos campagnard, du repos dans les arbres...

BOURNERON

Il est ridicule, ton Henri! Enfin, je veux bien faire queliiuc- chose pour lui. Il y a ici du chêne, de l'orme, du bouleau et du peuplier. Je viendrai te voir très souvent.

ÉMILIENNE Le malheur est que tu ne m'y trouveras pas.

BOURNERON Hein!

ÉMILIENNE

Eh non! cet animal d'Henri n'est pas non plus très satisfait de ma santé; il m'envoie au vert et il a si bien entrepris Georges qu'il a été décidé que je partais la semaine prochaine avec les Grossmuller.

BOURNERON En Alsace?

ÉMILIENNE

A Ribeauvillé, comme par hasard.

BOURNERON Pauvre choute!

ÉMILIENNE C'est tout?

BOURNERON Comment tout?

ÉMILIENNE C'est toute ta douleur de me voir partir?

Ne pars pas.

ÉMILIENNE Georges exige.

BOURNERON Ah! ah! C'est un tyran, alors?

ÉMILIENNE C'est un mari.

BOURNERON

Je te plains de tout mon coeur.

ÉMILIENNE

Tu es bien bon. Mais tu devrais garder un peu de ton cœur pour te plaindre à ton tour. Tu pars aussi; je l'emmène.

BOURNERON

Ah ! elle est drôle I

ÉMILIENNE Il a été décidé que tu m'accompagnerais.

BOURNERON Voyez-vous ça! Décidé! Et par qui, s'il vous plaît?

ÉMILIENNE

Par moi. J'ai déclaré à Georges que je ne consentirais à m'exiler que si tu étais du voyage.

BOURNERON Charmant!

Il y a des années qu'on ne s'est vus, qu'on n'a vécu ensemble. Tu dois t'ennuyer...

BOURNERON Mais non, mais non, je t'assure.

ÉMILIENNE

Enfin, tu dojs être ravi de passer quelque temps avec moi, toute seule, bien à toi, rien qu'à toi ! Tu n'es pas ravi, dis?

BOURNERON

Si! si! Je suis même aussi ravi qu'il est possible de l'être; à mon âge, je suis victime d'un rapt!

ÉMILIENNE, câline

A main désarmée.

{Elle lui prend la main.)

BOURNERON Lâche ma main.

ÉMILIENNE Pourquoi ?

BOURNERON

Parce que je ne veux pas que tu m'attendrisses; parce que je ne veiix pas te promettre une chose que je ne

tiendrai pas; parce que... enfin, parce que je n'ai pas la moindre intention de partir, là!

ÉMILIENNE Tu ne veux pas partir avec moi?

Si, mais pas maintenant, plus tard.

Plus tard, on ne m'enverra pas à la campagne. Qu'estce qui peut bien t'empêcher de partir maintenant? Tu es libre, lu n'as pas d'affaires.

BOURNERON Pardon!

ÉMILIENNE

La preuve, c'est que tu viens de passer trois semaines en Italie. Elles no t'ont pas beaucoup inquiété pendant ce temps-là, tes affaires?

BOURNERON, comiquement

C'est ce qui te trompe. Elles m'ont énormémcnî préoccupé.

ÉMILIENNE

Pas assez tout de même pour te faire revenir. Et tu n'avais pas les raisons de t'absenter que tu as cette fois-ci. Car enfin, sans me compter, il y a Jeanne que tu ne vois jamais.

BOURNERON 01»! Jeanne!

ÉMILIENNE C'est une excellente fille.

BOURNERON Pas spécialement pour son père.

ÉMILIENNE Elle le deviendra. Là-bas, vous ferez connaissance.

Il sera temps!

Eh bien, soit. Ne parlons pas d'elle. Ne parlons que de moi; moi, je suis ta petite Mily, ton enfant chérie; tu m'aimes, ou du moins, tu m'aimais de tout ton cœur, il n'y a pas encore très longtemps. Je pars ; je croyais te faire un gros plaisir en t'enlevant, et tu te défends! tu te défends, toi, contre moi! pourquoi, dis? pourquoi? je veux le savoir. Tu me caches quelque chose. Dis-moi la vérité, tout de suite. Tu n'oses pas. Et d'abord ne prononce plus ce mot d'affaires. Quelles affaires? Je te mets au défi de préciser.

BOURNERON Tu n'y comprendrais rien.

ÉMILIENNE Comment donc! Alors, tu refuses de m'accompagner?

BOURNERON C'est à dire...

ÉMILIENNE

Papa, regarde-moi bien dans les yeux. Je n'insiste plus. Je ne veux pas forcer tes secrets. Je ne croyais pas que tu en avais pour moi. Mais enfin, tu es libre d'en avoir, même contre moi !

BOURNERON

Contre toi!

304 L'ENFANT CI lERlC

ÉMILIENNL

Oui, contre moi... puisque je ne i>eux pas les partager. Je ne te demande plus de m'accompagner. Je ne veux pas l'imposer de corvée.

Voyons, ma chère petite Mily...

Seulement, écoute-moi bien. Si tu ne viens pas avec moi chez Jeanne, j'aurai un chagrin fou, le plus gros chagrin que j'aie jamais eu de ma vie, tu entends; et je t'en voudrai, oh! je t'en voudrai affreusement... et pour toujours, il y aura quelque chose de cassé entre nous. Ça, sûr!

BOURNERON, furieux Méchante enfant!

ÉMILIENNE

Ohl non! Cette fois ce n'est pas moi qui suis méchante.

(5i7ence.) BOURNERON, réfléchissant

Oui. {Un silence.) Eh bien, rentre tes foudres, petite déesse irritée. Elles sont inutiles. On t'abéira.

ÉMILIENNE, joyeuse

Tu viendras?

BOURNERON Je te le promets.

ÉMILIENNE

Et lu resteras là-bas avec moi tout le temps que je resterai?

L'ENFANT CHÉRjE 305

BOURNERON Tout le temfK.

ÉMILIENNK

Et tu ne t'ennuieras pas?

Et je ne m'ennuierai pas.

ÉMILIENNE Tu m'engages ta parole?

BOURNERON D'honnête père, stupidement esclave de sa fille.

ÉMILIENNE Ah! Je t'aime!

{Elle lui saute au cou.)

BOURNERON Parbleu!

ÉMILIENNE

Seulement, promets-moi que tu ne viens pas là-bas uniquement pour me faire plaisir. Ça te fera aussi plaisir, dis, d'être avec moi?

BOURNERON

Elle le demande! Mais, si ça ne me faisait pas un gros plaisir, est-ce que je partirais?

ÉMILIENNE Alors tes affaires, tes fameuses affaires?

BOURNERON, souiiont J'ai trouvé un moyen de tout arranger.

ÉMILIENNE, pensive

Ah!

Eh bien! Qu'est-ce que tu as? Qu'est-oe qui te prend? Tu n'es pas contente?

ÉMILIENNE, sérieuse.

Si. Très.

BOURNERON On ne le dirait pas. Alors, à quoi penses-tu?

ÉMILIENNE

A toutes les exigences que je vais avoir. Tu sais, làbas, tu seras mon prisonnier; tu m'appartiens; je ne te lâche plus ; je te mets les menottes.

BOURNERON, tendrement

Celles-là, tant que tu voudras! {// tend les poignets quelle encercle ccec ses mains.) Je ne te demanderai que quelques heures de congé, de-ci de-là; les prisonniers font deux fois par jour le tour de leur préau. C'est de droit. J'aurai mes tours de préau. C'est tout ce que je me réserve.

ÉMILIENNE Hum! C'est beaucoup.

BOURNERON Tu as donc une âme de geôlière?

ÉMILIENNE J'ai une âme de femme qui aime passionnément les gens qu'elle aime.

BOURNERON Et j'en suis. Je nous plains.

LENFAN'r CHÉRIE 307

ÉMILIENNE, Vcmbrcssani

Je t'en défie!

(Silence.)

BOURNERON, tapant du pied La sale bête!

ÉMILIENNE

Oh!

BOURNERON Ce n'est pas à toi que je pensais.

ÉMILIENNE Vrai?

BOURNERON

Vrai, mais à cet anima' d'Henri ! Il nous en joue un tour, avec ses appréciations sur nos mines et sur nos santés. Celui-là, la première fois que je le rencontrerai, je lui dirai ma façon de penser, et je ne mâcherai pas les mots, je te prie de le croire.

ÉMILIENNE, très gentiment

Tu lui diras d'abord que tu as pour lui beaucoup d'amitié, puisque c'est la vérité, et, ensuite, que tu le remercies de t' avoir procuré le plaisir de faire un séjour charmant à la ciunpagne, avec ton enfant chérie!

BOURNERON Oui, compte là-dessus.

ÉMILIENNE J'y compte.

BOURNERON, regardant sa montre.

Sapristi! Avec tout cela, tu vas me faire manquer...

Ton rendez-vous?

BOURNERON Sans doute.

ÉMILIENNE D'affaires?

BOURNERON, remonlant.

Probable!

ÉMILIENNE

Un dimanche! Il est vrai qu'il n'y a pas de jour pour les gens sérieux. Au revoir, mon cher petit papa, à demain; je déjeune chez toi avec les Grossmuller, on arrangera tout.

BOURNERON, près de Vescalier du fond

C'est çal

(// disparaît.)

ÉMILIENNE, redescendant; avec gravité Pierre avait raison! Il était temps!

{Elle remonte lentement le perron.)

RIDEAU

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