SCÈNE X SAZY, SANTIERNE
SAZY, à Saniierne qui redresse le tableau Eh bien, qu'est-ce que tu fais là?
SANTIERNE
Tu vois. Je le remets droit. Tout à Thcure, pour te faire plaisir, j'avais été obligé de le mettre exprès de travers. Ah! c'est un métier trouvé pour un ancien fils de famille, déplaceur de tableaux médiocres aux moments opportuns.
SAZY, gentille
Voyon?, en conscience, je lui devais bien ça, à ce pauvre des Bornettes.
SANTIERNE
Ça? ça quoi? — Et puis, pour l'instant, laisse t* conscience tranquille et permets-moi de ne pas apprécier,
// est très nerveux.
SAZY, encore gentille
Hein! Es-tu assez peu philosophe, malgré tes gasconnades! Tu as des énervements d'oisif provoqués par des scrupules de rentier! Et ça se dit fort! Et ça se prétend blindé! Tu n'es et ne seras jamais qu'un bourgeois désaffecté, mon pauvre Riquet!
SANTIERNE
Tu as raison et je m'en aperçois moi-même; finalement je fais un gens de maison pitoyable.
SAZY
Et, ce qui est pis, un ironiste sans envergure. V^oyons! est-ce qu'on s'ennuie ici?
SANTIERNE Pas une seconde.
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un. observateur.
SANTIERNE Sans cloute.
SAZY
Alors si tu ncj pas tout à fait vidé des comblas, de quoi te plains-tu?
SANTIERNE. net
De mille choses. D'abord, pour bien jouer ce jeu-là, il faudrait avoir en main tous les atouts.
Que veux- tu dire?
SANTIERNE Il y a des cartw que tu me caches.
SAZY, agacée Encore !
SANTIERNE, vivement et de près
C'est lui, n'est-ce pas, qui est venu tout à l'heure, j*en suis sûr?
SAZY
Eh! bien! oui, là, c'est lui! Es-tu content? Et puis après? Tu ne vas pas un peu me ficher la paix à sou sujet?
SANTIERNE
Alors, il vient te relancer jusque chez toi ! Il en a de l'aplomb! Mais, malheureuse, si ton Gorgeron vous avait surpris... C'est dans ton intérêt, remarque, ce que je te dis là!
SAZY, posément
Evidemment! Eh! bien, si mon Gorgeron nous avait surpris, j'aurais présenté le petit conmie un de tes amis. Voilà !
SANTIERNE, sursautant
Ahl par exemple! il n'aurait plus manqué que cela,
SAZY, cyjniquement
îl faut bien que tu me serves à quelque chose après tout!
SANTIERNE, avec quelque amertume
Après tout! c'est énorme. Tout de même, tu devrais avoir un peu plus de respect du passé... de nous... Songe que je t'ai aimée... Tu es même la seule femme que j'aie jamais aimée...
SAZY, ironique Comment donc!
SANTIERNE Tu en doutes?
SAZY, même jeu Que nennil
SANTIERNE
Seulement, toi, tu as tout oublié; dès qu'elles aiment ailleurs, les femmes sont si ingrates!
SAZY Pas tant que cela! La preuve, c'est que tu es ici.
SANTIERNE
Oui, seulement tu me dormes déjà presque envie de m'en aller.
SAZY Non, vrai?
SANTIERNE
Vrai. Je sens que tu ne m'aimes plus du tout et j'enrage. Oh! sans doute tu me plains; tu as de bons sentiments pour moi; mais, veux-tu que je te dise? tu m*as
LES AMANTS DE SAZY n
Tecueillû non accueilli à bras ouverts, en amie; tu as été heureuse de me rendre service en me donnant asile; hi ne t'es pas fait plaisir à toi-même; tu as agi par pitié affectueuse, non par élan irrésistible; et ça aussi, ça m'irrite et ça me fait du chagrin et je voudrais m*en aller tout de suite, parce que je suis sûr que, si je reste, je vais être très malheureux.
SAZY, encore ironique Tant que cela?
SANTîERNE, avec une légère tristesse Tu as tort de blaguer; c'est très sérieux, je te le jure.
SAZY, bon garçon
Alors, vrai de vrai, là, entre nous, tu serais encore assez godiche pour m'aimer pour de bon ? Ça ne te suffit donc pas que je t'aie ruiné une fois ? Il te reste juste la peau et les os, la peau surtout, et tu réclames ?
SANTIERNE
Que veux-tu, c'est plus fort que moi, je suis incorrigible !
SAZY
Ainsi donc, grand serin, tu trouves que je ne t'ai pas fait encore assez de mal ? Si je ne te torture pas jusqu'à ta dernière heure, ça ne comptera pas ! Décidément tu es trop bête.
SANTIERNE
Certainement je suis bête et ridicule et c'est bien fait! car il faut être stupide pour avoir consenti à m' installer, ici, près de toi ; à vivre dans ton intimité ; à voir, sou mon nez, tous les autres privilégiés, tandis que moi seul, bernique I moi qui dans le temps... Non, vois-tu, c'est au-
dessus de mes forces; je ne peux pas, je ne peux pas : malgré moi, je me rappelle ce que j'ai été autrefois ; je constate ce qu'ils sont, eux, aujourd'hui et alors...
SAZY Tu rages ?
SANTItR.NK
C'est possible, mais je souffre aussi.
SAZY Crétin!
SANTIERNE, semballani et furieux de s'emballer
Oui, oui, crétin, double crétin, idiot! A mon âge, on ne fait plus de ces sottises-là ; on ne se met pas dans des situations ausssi parfaitement grotesques ! On ne joue pas un jeu aussi louche où on frise les pires choses, pour aboutir... à quoi, je te le demande ? A ça ! A cette scène d'une absurdité sans nom! Parbleu! Je m'en rends compte maintenant; je t'aimais toujours sans le savoir. Oui parfaitement, je t'aim^e toujours! il m'a fallu huit ans pour croire que je t'avais oubliée et huit jours pour m'apercevoir qu'il y a des femmes qu'on n'oublie pas, malgré tout. Mais prie-moi donc une fois pour toutes d'aller t'aimer ailleurs ; c'est tout ce qui te reste à faire ; casse-moi aux gages, puisque nous avons à nous deux inventé cette chose admirable, de faire de Santierne le larbin de Sazy. (Sous le nez.) Tu entends, je t'aime, je te le dis, je te le crie, pour que tu me chasses de chez toi; et tu ne me pardonneras pas cette inconvenance, pas du tout parce que je t'ai désobéi, mais bien parce que tu en aimes un autre en cachette et que ça te gêne que je le sache et que ça t'offense que j'en sois jaloux.
SAZY, sonnant
Tais-toi ; pas un met de plu*; cette f&i5 }e t'^ vcy^âi*
et ça finirait mal. (Santi^rn*^ s'approche d'eRe. et veut lui prendre la main.) Non, non, laisse-moi, ne me prends pas la main, je te giflerais! Tu es un imbécile, mon petit. Des scènes de jalousie, de toi! Ah! ça, par exemple, ce serait le comble ! mais tu sais, ça va changer et dès ce soir ou sinon... ça ne traînera pas.
Elle fait un geste coupant.
SANTIERNE
Ma foi, je ne demande pas mieux! Au point où en sont les choses!...
Entre Manciic. Santicrne remonte en la regardant.