SCENE IX SAZY. SANTIERNE
SAZY
Ehl bien, tu «s content I tu as fait du joli ouvrage I Tout ce grabuge, cette maison sens dessus dessous, c'est
à toi que nous le devons... Si tu ne m*as pas encore brouillée avec Gorgeron, ce n'est pas de ta faute. Pour le des Bornettes, c*est déjà fait; d'ailleurs ça m'est égal, il m'assommait! Ah! j'ai eu une fameuse idée, le jour où je t'ai installé chez moi... Eh bien! voyons; dis quelque chose; ne reste pas là comme un empoté à me regarder avec ton éternel sourire insolent. înter romps-moi au moins.
SANTIERNE, très posément
Ma petite Sazy, calme-toi, je t'en supplie. H n'y a rien de grave dans tout cela, si ce n'est l'état de tes nerfs. Nous avons tous des torts; j'ai les plus grands, j'en conviens: mais quand je l'aurai reconnu, c*est tout ce que je pourrai faire pour toi. Comment veux-tu que je les répare?
SAZY, rageant
Tu t'en iras. Je ne veux pas te garder un jour de plus auprès de moi, chez m.oi. Tu m'exaspères.
SANTIERNE
Ecoute. Tant que je t'ai fait la cour, tu avais le droit de m'envoyer promener; j'étais évidemment insupportable. Mais maintenant que j'ai cessé de t'embêter et que je suis devenu sage, je trouve ton emportement injustifié. Je te le dis tout doucement.
SAZY, violente Injustifié! Et l'histoire de Manette?
SANTIERNE Puisqu'elle s'en val
SAZY
Admirable! Et tu crois que ça excuse ta conduite! Je t'avais prévenu; je t'avais signifié de ne pas me débau-
cher Manette. Tu n'as rien eu de plus pressé que de courir après elle. Alors tu ne trouves pas cela répugnant?
SANTIERNE
Non. II y avait d'abord la volupté de désobéir. Tu avais vraiment trop de plaisir à défendre. Il ne fallait pas me tenter. Et puis Manette n'était nullement une novice; elle savait fort bien ce qu'elle faisait. Enfin, s'il faut tout dire, c'est toi qui m'as poussé vers elle en excitant mon dépit par ton indifférence et ma jalousie par l'intérêt passionné que tu portais, à la cantonade, à un sacré petit monsieur, le moins chocolat des quatre dans toute cette affaire. Crois-moi, un plus sage eût succombé!
SAZY
Alors tu n'as même pas l'excuse d'avoir aimé Manette ?
D'amour, non; à ce moment-là, je t'aimais et je n'aimais que toi. — Depuis c'est une autre affaire. — J'ai eu à certaines heures, je l'avoue, un goût assez vif pour Manette, mais on peut fort bien aimer une femme et en désirer une autre.
SAZY
C'est du propre.
SANTIERNE
C'est les hommes. (Un temps.) Les femmes d'ailleurs ne valent pas mieux. Même les hommes sont susceptibles à la longue de devenir sages, ce qui n'est guère donné aux femmes. Depuis Manette, je suis devenu fataliste.
SAZY
C'est-à-dire?
SANTIERNE
Que j'accepte d'un cœur résigné la perspective de cou-
ehcr sont ks ponts et de vivre avec les vingt centimes par jour dont je taperai le public au nom de l'humanité, la mendicité étant la dernière ressource des philosophes trop fiers pour condescendre à tfàVaiiler.
SAZY Es-tu assez poseur!
5ANTIERNE Ça n'a aucune espèce d'importance; Thomme pose et Dieu dispose.
Et tu es content de toi?
SANTIERNE Non, je suis content de n*être pas trop mécontent de« autres.
SAZY, très nerveuse
Oui, comme dit ma manucure, tu parles mieux qu'un cheval, mais tu cours moins vite.
SANTIERNE, TlCmi Drêle!
SAZY, furieuse Ne ris pas.
SANTIERNE, s* esclaffant
C'est plus fort que moi! Je trouve ce mot très drôle, excessivement drôle!
SÀZY, 5e monîaïki Je te dis de ne pas rire. Ton rire m^énerve.
SANTIERNE, se tordant Pardonne-moi, je ne peux pas m'en empêcher; je sens 9u« je vais rire aux larmes.
SAZy, «J£«5pé7"ée
Si tu Sd t*arrêt«s pas, je te jure... {Il plewe de rirs. Elle le gi-fle.) Tiens, tu ne Tas pas volé!
SANTIERNE, Ttant encore Seigneur, que votre volonté soit faite!
SAZY, hors d'dle Cochon !
SANTIERNE, joyeux
Ah! Tu ni'aimes, Sazy, j'en suis sûr; je viens de retrouver ma Sazy d'autrefois. Tu m'aimes.
SAZY Compte là-dessus; je te déteste.
SANTIERNE C'est presque la même chose.
SAZY Oui, chéri. — Quand t'en vas-tu >
SANTIERNE Quand tu voudras. Ce soir, si cela te fait plaisir.
SAZY
Pas ce soir! Tout de suite. Tu entends tout de suite; je ne veux plus te voir; tu me m^ hors de moi.
SANTIERNE
Laiss«-moi le temps de faim ma malle et de prtndre GOn^.
SAZY Inutile.
SANTIERNE
Sazy, je suis fâché d'avoir à te désobéir pour la dernière fois; mais je ne m'en irai pas d'ici sans avoir fait mes adieux à Gorgeron et embrassé Jack. Ils vont être désolés tous les deux, chacun à sa façon. Je regrette un si brusque dénouement. Jack savait déjà ses rois de France et la plupart de ses départements...
SAZY
Vraiment?
îl était à la veille d'apprendre les affluents de la Seine. La Seine! Te rappelles-tu la villa que nous avions à Chatou, dans le temps?
SAZY
îî ne s'agit pas de cela!
SANTIERNE
Evidemment! — Voyons! Tu devrais bien me dire ça maintenant, puisque nous allons nous quitter définitivement; est-ce que, en ce temps-là où j'étais pour toi quelque chose comme Gorgeron, il y avait déjà dans la coulisse un petit jeune homme pour lequel tu avais des faiblefses... je veux dire des bontés?
SAZY, rageuse
Ahl je te crois! Tu ne l'as pas été moins que les autres!
SANTIERNE
Tant mieux! Tant mieux! ça m'aurait désobligé. Je n'aime pas être épargné. Maintenant je m'en vais rassuré. Je tenais beaucoup à ce détail rétrospectif. A tout à l'heure. Je monte faire mes malles.
SAZY, hésiianie Attends!
SANTIERNE
Quoi? une autre gifle?
SAZY
Non, rien, va, va! Décidément ton ironie et ton sourire m'exaspèrent... Attends! oh! mon Dieu, que je suis énervée! je voudrais... je voudrais...
SANTIERNE, la prenant vivement et lui fermant la bouche d'un long baiser
Je sais bien ce que tu veux, Sazy!
SAZY, pleurant de colère
Oh! maintenant tu t'en iras, tu t'en iras! C'est ça que je veux, que je t'ordonne, tu entends; tu n'es ici qu'un domestique comme les autres et je te chasse.
SANTIERNE, s* inclinant
Je pourrais réclamer mes huit jours; je t'en fais grâce.
Il sort.