‹ Théâtre completChapitre 5 sur 78 · SCENE III SANTIERNE, SAZY · texte numérisé non relu

SCENE III SANTIERNE, SAZY

Ah? ça paj exemple, pour une surprice, c'est une surprise. Tu ne pouvais pas me prévenir, dis, misérable? Ei*écrire im petit mot? Et si j'avais ôu une attaque d« nerfs on te revoyant?

SANTIERNE Tais-toi ; tu me fais mourir de remords.

SAZY

Approche un peu de la fenêtre qu'on voie ta tête. Ohl fatiguée! Tu as fais des excès, ces temps derniers, mon coco; tu es imprudent, tu sais!

Ah! si je n'étais qu'imprudent! mais je suis en plus d'une gourderie incroyable. Tiens, je vais te faire tout de suite un aveu plutôt pénible. Devine un peu ce que je possède sur moi en ce moment pour tout avoir, et encore, c'est du dû!

SAZY, riant

Oh! du dû! ça sonne bien!

iANTIERNE

Ts^on, ne cherche pas, tu ne trouverais pas. C'est disqualifiant; dix-sept francs quarante-cinq! et je dois six jours de repas et de repos à l'hôtel Terminus; car je n'ai plus le plus léger chez moi; l'hôtel Terminus! c'est bien l'hôtel de ma situation sans issue. Terminus? (// fait le geste de se tuer.) Non! d'abord, c'est malpropre! puis c'est bête! Je vaux mieux que cette fîn-là tout de même, pas, ma Sazy?

SAZY, ahurie Non? vrai? tu en es là?

SANTIERNE

Aussi vrai qu'invraisemblable! Je viens de laisser à Biarritz mes trois derniers billets de mille, mais, tu sais, les vrais derniers. Aujourd'hui je suis nettoyé, passé aa papier de verre.

tè LES AMANTS DE SA2Y

SAZY

Malheureux I mais alors?

SANTIERNE, itanquillemmi

Alors, rien.

Sapristi! (Avec 'vivacité.) Dis donc, veux-tu prendre un machin quelconque avec du soda? Tu dois avoir soif...

SANTIERNE

Merci... pas encore... dans quelques jours, je ne dis pas... J'aurai même probablement faim aussi.

SAZY

Pauvre choul

SANTIERNE Pauvre chou-blanc î

5AZY. sindèTû

Oh! Ça me fait une peine ce que tu riens de m'apprendre! J'étais si loin de m'imaginer que je te retrouverais ainsi. Oh! mon pauvre Riquet, mon vieux SansanI Veux-tu m'embrasser, dis?

SANTIERNE

Tu le demandes?

SAZY

Si ça ne te fait pas de bien, ça ne pourra toujour* pas te faire de mal.

5ANTIERNE

Evidenunent; mais ça me fera du bien, tu peux en être sûre. (// V embra^^,) J'ai toujours eu une grande tendresse pour toi.

C'est vraî ça, cochon }

SANTIERNE C'est ia vérité pure. #

SAZY

Qu'est-ce qui te demande de la pureté? Allons, console-toi tant que tu pourras, pauvre vieux. (// Vembrasse.) Bien. Maintenant, sonne donc deux coups, veux-tu, qu'on me débarrasse de ces choses; nous avons à causer et sérieusement. {Entre Manette. Saz^ lui fait signe de prendre son chapeau et son manteau; à Manette.) îl n'est venu personne pour moi, Manette?

MANETTE Personne encore, madaane.

SAZY Pas même monsieur des Sornettes?

MANETTE Pas même.

SAZY C'est curieux. Quelle heure est- il donc?

MANETTE Trois heures et demie.

SAZY

L^ vicomte se dérange. {Plus bas.) Et., pas de petit bleu?

MANETTE, même /cfU

Pas le moindre, madame.

30 LES AMANTB DE SAZY

C'est bien, va.

SANTIERNE, après la sortie de Manelie

Peste!

SAZY Tu dû?

SANTIERNE

Je dis: Pastel C'est une façon d'exprimer mon admi-

ration pour

ta femme de chambre.

SAZY, indifférente

Oui, elle

est gentille.

SANTIERNE

Mieux.

SAZY

C'est-à-d

ire?

SANTIERNE

Pis.

SAZY, s asse})ant Je croyais que nous avions à causer sérieusement

SANTIERNE C'est vrai.

Tu l'oubliais?

Je m'entraînais à l'oublier.

SAZY

Voyons, dis-moi un peu ce que tu comptes faire désormais. (Santierne dessine avec son doigt des points d'interrogation.) Oui, tu n'en sais rien; mais alors, qu'eat- C0 que tu es venu ficher à Paris.

SANTIERNE J« «sii« venu voir veiîÎE.

SAZY C*est un joli sport. Tu as fait la tourné* des amis, bî«i entendu ?

SANTIERNE

Evid«mm«nt; on commence toujours par \^.

Tu as fepé tous I»s tapable»?

SANTIERNE Tous. Ils n*ctaient pas légion.

SAZY Et tu finis par moi...

SANTIERNE, vîvemeîil

Oh! tu as une bien mauvaise opinion de moi, ma pauvre Sazy. Ma foi, non, je ne viens pas t'estamper; ça me dégoûterait; j'aurais l'impression de te reprendre aujourd'hui ce que tu as bien voulu accepter autrefois... ce serait du joli... d'ailleurs, ça ne serait pas une solution.

Mais alors, mon pauvre petit Riquet, qu'«st-C€ que je peux faire pour toi?

SANTIERNE

Eh! tout juitt aie donnw un c<uisoil; tâche qu'il soit ken.

SAZY

Sapristi ! Ça n*«st pas commode avec un typa dans to« genrt. Tu ne veux évidemment pas travaill«rp

SANTIERNE n y ft plaisir à causer avec toi.

SAZY Voyons... tu potrrrais entrer à la Bourse,

SANTIERNE

Tu en as de bonnes... M' intéresser aux rente* des autres I Qu'on me rende les miennes, d'abord.

SAZY

C'est bien, passons, Tu es intelligent

SANTIERNE

J'ai la sottise de le. croire.

SAZY

Le fait est que tu es très orgueilleux.

SANTIERNE

Heureusement! Dans ma débâcle, j'ai encore quelque cliose à sauver : l'opinion que j'ai de moi-même; ça peut m'épargner bien des défaillances.

SAZY

Tu es assez instruit.

SANTIERNE Je sais quelques petites choses.

SAZY Tu pourrais faire im excellent journaliste.

SANTIERNE Je pourrais, $î je voulais,,, mais je ne veux pas.

SAZY Pourquoi?

SANTIERNE

J'ai trop d'amis dans ce miîieu-là. C'est fe dire que, je n*y ai aucune espèce d'avenir.

SAZY

Alors, mon chéri, puisque tu ne veux entrer ni dans une administration, ni dans un bureau, ni dans un journal, ni à la Bourse, je ne vois plu^ guère pour toi qu'un parti à prendre et il n'est pas gai.

SANTIERNE Lequel ?

SAZY, riant

Entre en condition.

SANTIERNE, légtrement choque

Je t'en priel

SAZY, même jeu

La plume te déplaît; le plumeau te conviendra peutêtre davantage.

SANTIERNE, bon enfant Ça m'ennuierait déjà moins, en effet.

SAZY, même jeu

Sans compter qu'avec tes relations et tes dons naturels lu aurais évidemment un fort bel avenir parmi les gens de maison.

SANTIERNE, souriant

Ehî mais! Cette perspective ne manque pas d'agrément. Tu as l'air de rire; mais quand j'étais nabab, j'ai souvent pensé que, si je n'étais pas moi, c'est encore mon yakt de chambre que j'aimerais le mieux être.

SAZY, après un temps th long Tu parîts «érîfusament?

SANTïERNE

Oui, ma chère. Il ne me déplairait pas autrement de renouveler Figaro et de montrer à mes contemporains un valet que beaucoup de maîtres seraient loin de valoir. Ma foi, j'ai des précédents qui ne sont pas dans un sac à Scapin; quand il n'y aurait que Jean-Jacques! Parole! ton idée me sourit... trouve-moi un maître. Un maître! Voyons, tu n'as pas ça dans tes amants et connaissances?

SAZY

Eh! comme tu y vas! laisse-moi réfléchir; laisse-moi respirer! Je ne croyais pas que tu prendrais au sérieux une pareille proposition! Voilà que tu te précipites dessus maintenant. Ça jette un léger trouble dans mes idées...

Remets-toi. — Voyons, le «eigneur... Gorgeron «et pourvu ?

SAZY

Dame! il ne t'a pas attendu, tu penses bien.

SANTIERNE

Je pense bien. — Et l'autre, le jeune des Bornettes, l'espoir?

SAZY Ah ça: tu las connais donc tous?

SANTIERNE

Tu sais, on ne cache rien à l'office. Il n'y a pas d« f»mm« honnête pour sa femme d% chambre.

LES AiMA>frS DE SAZY 25

SAZY, résolument

Riquet, tiens-toi bien; je vais te fair« iin§ proposîtîoa ébouriffante, énorme. Veux-tu que je t'attacha à ma poreonne ?

SANTIERNE Tu plaisantes?

Pas plus que toi. Si tu veux sérieusement faire ceîtt dernière folie, c'est sérieusement que je te propose de la faire ici, à huis-clos; ça te compromettra moins par la suite. — Veux-tu être ici quelque choL^e comme mon intendant? Tu auras François et Dominique, le valet ds chambre et le maître d'hôtel sous tes ordres. Tu prendras tes repas où tu voudras quand j'aurai mes gens sérieux, et tu dîneras avec moi quand je serai libre ou avec des amis; tu seras, si tu veux, mon homme de compagnie. Ça te sourit-il?

SANTIERNE, gaiment

Si ça me sourit? La voilà bien la situation exceptionnelle que je me souhaitais... Ton hom.me de compagnie! mais je vais finir avec un ventre et des bajoues I

SAZY. TÎani

Ah! non! ce que je trouve cela rigolo! Sansan, le petit Sansan que j'ai connu à Chatou, et aim.é, ma foi — mais oui, tu sais, je ne blague pas, je t'ai aimé — Riquet. chargé de veiller à ce qu'on n'abîme pas les meubles dont il m'a fait cadeau en des temps meilleurs!... Car c'est toi qui m'as meublée et installée ici, avenue d« Messina. Tu t'en souviens?

SANTIERNE, galant n y fi des notes qu'on n'oublie pas.

SAZY

Mon Dieu! que ça va m'amuser! — Tu sais, tu A3 eu une vraie idée de venir frapper à cette porte dont tu avais la clé autrefois. Tiens, embrasse-moi encore pour cette bonne pensée; mais embrasse-moi donc mieux que ça, grand serin, avant que ça ne te soit pru:i permis. Parce que tu sais, une fois entré en fonction...

SANTIERNE, après IcvoÎT embrassée

Evidemment. Du jour où je serai à tes gages, tu vas me devenir aussi interdite qu'ime carmélite; sinon, grands dieux, de quel pain m*irais-je nourrir là, madame?

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