SCENE III SANTIERNE, SAZY
Ah? ça paj exemple, pour une surprice, c'est une surprise. Tu ne pouvais pas me prévenir, dis, misérable? Ei*écrire im petit mot? Et si j'avais ôu une attaque d« nerfs on te revoyant?
SANTIERNE Tais-toi ; tu me fais mourir de remords.
SAZY
Approche un peu de la fenêtre qu'on voie ta tête. Ohl fatiguée! Tu as fais des excès, ces temps derniers, mon coco; tu es imprudent, tu sais!
Ah! si je n'étais qu'imprudent! mais je suis en plus d'une gourderie incroyable. Tiens, je vais te faire tout de suite un aveu plutôt pénible. Devine un peu ce que je possède sur moi en ce moment pour tout avoir, et encore, c'est du dû!
SAZY, riant
Oh! du dû! ça sonne bien!
iANTIERNE
Ts^on, ne cherche pas, tu ne trouverais pas. C'est disqualifiant; dix-sept francs quarante-cinq! et je dois six jours de repas et de repos à l'hôtel Terminus; car je n'ai plus le plus léger chez moi; l'hôtel Terminus! c'est bien l'hôtel de ma situation sans issue. Terminus? (// fait le geste de se tuer.) Non! d'abord, c'est malpropre! puis c'est bête! Je vaux mieux que cette fîn-là tout de même, pas, ma Sazy?
SAZY, ahurie Non? vrai? tu en es là?
SANTIERNE
Aussi vrai qu'invraisemblable! Je viens de laisser à Biarritz mes trois derniers billets de mille, mais, tu sais, les vrais derniers. Aujourd'hui je suis nettoyé, passé aa papier de verre.
tè LES AMANTS DE SA2Y
SAZY
Malheureux I mais alors?
SANTIERNE, itanquillemmi
Alors, rien.
Sapristi! (Avec 'vivacité.) Dis donc, veux-tu prendre un machin quelconque avec du soda? Tu dois avoir soif...
SANTIERNE
Merci... pas encore... dans quelques jours, je ne dis pas... J'aurai même probablement faim aussi.
SAZY
Pauvre choul
SANTIERNE Pauvre chou-blanc î
5AZY. sindèTû
Oh! Ça me fait une peine ce que tu riens de m'apprendre! J'étais si loin de m'imaginer que je te retrouverais ainsi. Oh! mon pauvre Riquet, mon vieux SansanI Veux-tu m'embrasser, dis?
SANTIERNE
Tu le demandes?
SAZY
Si ça ne te fait pas de bien, ça ne pourra toujour* pas te faire de mal.
5ANTIERNE
Evidenunent; mais ça me fera du bien, tu peux en être sûre. (// V embra^^,) J'ai toujours eu une grande tendresse pour toi.
C'est vraî ça, cochon }
SANTIERNE C'est ia vérité pure. #
SAZY
Qu'est-ce qui te demande de la pureté? Allons, console-toi tant que tu pourras, pauvre vieux. (// Vembrasse.) Bien. Maintenant, sonne donc deux coups, veux-tu, qu'on me débarrasse de ces choses; nous avons à causer et sérieusement. {Entre Manette. Saz^ lui fait signe de prendre son chapeau et son manteau; à Manette.) îl n'est venu personne pour moi, Manette?
MANETTE Personne encore, madaane.
SAZY Pas même monsieur des Sornettes?
MANETTE Pas même.
SAZY C'est curieux. Quelle heure est- il donc?
MANETTE Trois heures et demie.
SAZY
L^ vicomte se dérange. {Plus bas.) Et., pas de petit bleu?
MANETTE, même /cfU
Pas le moindre, madame.
30 LES AMANTB DE SAZY
C'est bien, va.
SANTIERNE, après la sortie de Manelie
Peste!
SAZY Tu dû?
SANTIERNE
Je dis: Pastel C'est une façon d'exprimer mon admi-
ration pour
ta femme de chambre.
SAZY, indifférente
Oui, elle
est gentille.
SANTIERNE
Mieux.
SAZY
C'est-à-d
ire?
SANTIERNE
Pis.
SAZY, s asse})ant Je croyais que nous avions à causer sérieusement
SANTIERNE C'est vrai.
Tu l'oubliais?
Je m'entraînais à l'oublier.
SAZY
Voyons, dis-moi un peu ce que tu comptes faire désormais. (Santierne dessine avec son doigt des points d'interrogation.) Oui, tu n'en sais rien; mais alors, qu'eat- C0 que tu es venu ficher à Paris.
SANTIERNE J« «sii« venu voir veiîÎE.
SAZY C*est un joli sport. Tu as fait la tourné* des amis, bî«i entendu ?
SANTIERNE
Evid«mm«nt; on commence toujours par \^.
Tu as fepé tous I»s tapable»?
SANTIERNE Tous. Ils n*ctaient pas légion.
SAZY Et tu finis par moi...
SANTIERNE, vîvemeîil
Oh! tu as une bien mauvaise opinion de moi, ma pauvre Sazy. Ma foi, non, je ne viens pas t'estamper; ça me dégoûterait; j'aurais l'impression de te reprendre aujourd'hui ce que tu as bien voulu accepter autrefois... ce serait du joli... d'ailleurs, ça ne serait pas une solution.
Mais alors, mon pauvre petit Riquet, qu'«st-C€ que je peux faire pour toi?
SANTIERNE
Eh! tout juitt aie donnw un c<uisoil; tâche qu'il soit ken.
SAZY
Sapristi ! Ça n*«st pas commode avec un typa dans to« genrt. Tu ne veux évidemment pas travaill«rp
SANTIERNE n y ft plaisir à causer avec toi.
SAZY Voyons... tu potrrrais entrer à la Bourse,
SANTIERNE
Tu en as de bonnes... M' intéresser aux rente* des autres I Qu'on me rende les miennes, d'abord.
SAZY
C'est bien, passons, Tu es intelligent
SANTIERNE
J'ai la sottise de le. croire.
SAZY
Le fait est que tu es très orgueilleux.
SANTIERNE
Heureusement! Dans ma débâcle, j'ai encore quelque cliose à sauver : l'opinion que j'ai de moi-même; ça peut m'épargner bien des défaillances.
SAZY
Tu es assez instruit.
SANTIERNE Je sais quelques petites choses.
SAZY Tu pourrais faire im excellent journaliste.
SANTIERNE Je pourrais, $î je voulais,,, mais je ne veux pas.
SAZY Pourquoi?
SANTIERNE
J'ai trop d'amis dans ce miîieu-là. C'est fe dire que, je n*y ai aucune espèce d'avenir.
SAZY
Alors, mon chéri, puisque tu ne veux entrer ni dans une administration, ni dans un bureau, ni dans un journal, ni à la Bourse, je ne vois plu^ guère pour toi qu'un parti à prendre et il n'est pas gai.
SANTIERNE Lequel ?
SAZY, riant
Entre en condition.
SANTIERNE, légtrement choque
Je t'en priel
SAZY, même jeu
La plume te déplaît; le plumeau te conviendra peutêtre davantage.
SANTIERNE, bon enfant Ça m'ennuierait déjà moins, en effet.
SAZY, même jeu
Sans compter qu'avec tes relations et tes dons naturels lu aurais évidemment un fort bel avenir parmi les gens de maison.
SANTIERNE, souriant
Ehî mais! Cette perspective ne manque pas d'agrément. Tu as l'air de rire; mais quand j'étais nabab, j'ai souvent pensé que, si je n'étais pas moi, c'est encore mon yakt de chambre que j'aimerais le mieux être.
SAZY, après un temps th long Tu parîts «érîfusament?
SANTïERNE
Oui, ma chère. Il ne me déplairait pas autrement de renouveler Figaro et de montrer à mes contemporains un valet que beaucoup de maîtres seraient loin de valoir. Ma foi, j'ai des précédents qui ne sont pas dans un sac à Scapin; quand il n'y aurait que Jean-Jacques! Parole! ton idée me sourit... trouve-moi un maître. Un maître! Voyons, tu n'as pas ça dans tes amants et connaissances?
SAZY
Eh! comme tu y vas! laisse-moi réfléchir; laisse-moi respirer! Je ne croyais pas que tu prendrais au sérieux une pareille proposition! Voilà que tu te précipites dessus maintenant. Ça jette un léger trouble dans mes idées...
Remets-toi. — Voyons, le «eigneur... Gorgeron «et pourvu ?
SAZY
Dame! il ne t'a pas attendu, tu penses bien.
SANTIERNE
Je pense bien. — Et l'autre, le jeune des Bornettes, l'espoir?
SAZY Ah ça: tu las connais donc tous?
SANTIERNE
Tu sais, on ne cache rien à l'office. Il n'y a pas d« f»mm« honnête pour sa femme d% chambre.
LES AiMA>frS DE SAZY 25
SAZY, résolument
Riquet, tiens-toi bien; je vais te fair« iin§ proposîtîoa ébouriffante, énorme. Veux-tu que je t'attacha à ma poreonne ?
SANTIERNE Tu plaisantes?
Pas plus que toi. Si tu veux sérieusement faire ceîtt dernière folie, c'est sérieusement que je te propose de la faire ici, à huis-clos; ça te compromettra moins par la suite. — Veux-tu être ici quelque choL^e comme mon intendant? Tu auras François et Dominique, le valet ds chambre et le maître d'hôtel sous tes ordres. Tu prendras tes repas où tu voudras quand j'aurai mes gens sérieux, et tu dîneras avec moi quand je serai libre ou avec des amis; tu seras, si tu veux, mon homme de compagnie. Ça te sourit-il?
SANTIERNE, gaiment
Si ça me sourit? La voilà bien la situation exceptionnelle que je me souhaitais... Ton hom.me de compagnie! mais je vais finir avec un ventre et des bajoues I
SAZY. TÎani
Ah! non! ce que je trouve cela rigolo! Sansan, le petit Sansan que j'ai connu à Chatou, et aim.é, ma foi — mais oui, tu sais, je ne blague pas, je t'ai aimé — Riquet. chargé de veiller à ce qu'on n'abîme pas les meubles dont il m'a fait cadeau en des temps meilleurs!... Car c'est toi qui m'as meublée et installée ici, avenue d« Messina. Tu t'en souviens?
SANTIERNE, galant n y fi des notes qu'on n'oublie pas.
SAZY
Mon Dieu! que ça va m'amuser! — Tu sais, tu A3 eu une vraie idée de venir frapper à cette porte dont tu avais la clé autrefois. Tiens, embrasse-moi encore pour cette bonne pensée; mais embrasse-moi donc mieux que ça, grand serin, avant que ça ne te soit pru:i permis. Parce que tu sais, une fois entré en fonction...
SANTIERNE, après IcvoÎT embrassée
Evidemment. Du jour où je serai à tes gages, tu vas me devenir aussi interdite qu'ime carmélite; sinon, grands dieux, de quel pain m*irais-je nourrir là, madame?