‹ Théâtre completChapitre 63 sur 78 · SCENE II HELLOUIiN. DORE · texte numérisé non relu

SCENE II HELLOUIiN. DORE

HELLOUIN, prenant les mains de Doré

Merci! Elle re s'est doutée de rien. Docteur, vous me voyez tout confus de ma familiarité et un peu honteux de la comédie que je vous ai forcé à jouer. Excusezmoi encore.

DORÉ

Voyons, puisque c'est moi-même...

HELLOUIN

Qui me l'avez proposée? Oui, sans doute. Mais je suis tout de même très gêné. C« tutoiement...

DORÉ Nous finirons par nous y faire, vous verrez...

HELLOUIN

Il n'y avait pas d'autre moyen, je vous jure. Elle ne voulait à aucun prix se laisser approcher par un médecin. C'est une enfant gâtée, et jamais elle n'aurait consenti à vous recevoir si elle avait su...

Je connais ce genre de malades.

HELLOUIN

Evidemment, vous n'avez pas pu l'examiner comme il aurait fallu; mais au moins vous avez pu l'observer à son insu... Vous avez une telle habitude des nerveuses que cela vous a peut-être suffi pour vous faire une opinion. Je suis impatient et anxieux...

DORÉ

Je vous répondrai tout à l'heure, cher monsieur Hellouin. Il est indispensable, d'abord, que je vous pose quelques questions. Ce matin, je n'ai pas eu le temps. Vous m'avez littéralement enlevé.

HELLOUIN

J'étais a^olé. J« réclame toute votre indulgence.

DORÉ

Voyons... Bien entendu, vous ne répondrez qu'à celles de mes questions qui ne vous paraîtront pas indiscrètes,

HELLOUIN

Je répondrai à toutes. Pour arriver, grâce à vous, à la vérité qui m'échappe, je mettrai à vo<:r€ dispoeition toute la vérité qua j« sais.

DORE

Dites-moi cher monsieur Hellouln, vous aimez beaucoup votre femme?

Passionnément, docteur. Ou plutôt non, uniquement. Elle est toute ma vie et toute ma raison de vivre. Son bonheur a toujours été ma constante, ma seule préoccupation.

DORÉ

Bien. Depuis combien de temps etes-vous mariés?

HELLOUIN Depuis six ans.

DORÉ

Dites-moi. Quand avez-vous commencé à être inquiet de la santé de M"*" Hellouin?

HELLOUÎN

Il y a deux ans. Inquiet, c'est trop dire. Préoccupé serait plus exact, il y a deux ans, Lucienne, qui était gaie, expansive, est î>eu à peu devenue renfermée, taciturne. Elle a pris le monde en horreur et, tout un hiver, nous n'avons pas quitté nos chenets.

iX>RÉ Aprèe?

HELLOUIN

L*été qui suivit, c'est-à-dire l'été dernier, elle a consenti, comme tous les ans, d'ailleurs, à passer les mois de juillet et d'août à la campagne, chez des amis intimes de nos deux familles, les Morain. Je dois vous dire tout de suite que M™^ Morain est la meilleure et la plus intime amie de ma femme. Là, est-ce l'action bienfaisante du repos, des arbres, de la verdure? Est-ce le plaisir que Lucienne a éprouvé à vivre aux Cha-

blettes, dans un milieu agréable? Je Tignore. Toujours est-il que ce séjour a transformé ma femme; elle y a retrouvé et repris son caractère ancien; elle est redevenue enjouée, dispose, d'humeur charmante. Je rayonnais. J« l'ai cru guérie.

DOÏ^É

Vous l'avez crue guérie jusqu'à hier?

HELLOUIN, à mi~Voix

Oui, jusqu'à cette nuit.

DOt^É

Ahl Et que s'est-il donc passé de si grave cette nuit? Vous hésitez à me répondre?

HELLOUIN

Non, docteur. Vous avez droit à toute la vérité. La voici. Hier, ma femme a passé presque toute la journée chez cette M'°' Morain dont je vous parlais tout à l'heure. îl faut vous dire que, pour des raisons qui m'échappent, elle avait à peu près cessé de la voir ces temps derniers.

DORÉ

Tiens, tiens! Et cela précisément au retour de cette villégiature des... des Chablettes, je crois, où M°* Heîîouin avait paru tant se plaire?

HELLOUIN

Précisément, docteur. Est-ce que vous voyez là?...

DORÉ

Rien, rien encore. Continuez, je vous prie.

HELLOUIN

Hier d>jnc, c«« dame* étaient r«*téci ensemble Unrt

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l'après-midi. A cinq heures, je vais chercher ma femme chez M"'" Morain. A peine montée en voiture, elle se détourne de moi et colle ses yeux à la vitre, obstinément. Or. il faisait presque nuit. Je m'étonne. Ehe répond par des mots brefs, lointains, où je sens le râle d'une émotion que l'on étrangle. Je lui demande ce qu'elle a. Je m'inquiète. Elle se tait. Nous roulons ainsi côte à côte, dans la nuit que notre silence faisait plus noire. Alors, tout doucement, je lui prends la main. Elle me l'abandonne, et au lieu d'essayer de la reprendre comme il lui arrive trop souvent, elle la laisse inerte et morte entre les miennes. Ah! docteur, si vous saviez ce qu'un homme peut souffrir à retrouver ainsi, comme une épave anonyme, ce qui a été le trésor vivant de son cœur. Il est très ému.

DORÉ, gravement Je le sais. {Il lui serre la main.) Après?

KELLOUIN

J'étais très angoissé. J'attendais les lumières. On sert. Elle s'assied à table, en face de moi. Enfin, je peux la voir. Je vais droit à ses yeux. A ma grande stupeur, ils sont calmes et très simples. Oui, mais ce calme et cette simplicité mêmes ont quelque chose d'effrayant. Lucienne est une faible, une sensitive. La moindre émotion la fait frissonner comme une feuille. Que signifiait cet éclat volontaire, ce courage inaccoutumé? Qu'avaitelle à faire de tant d'éne-'.gie?

// paraît bouleversé.

DORé

Allons, du calme! Vous avez vous-même les nerfs très atteints, cher monsieur Hellouin. Dominez-vous, que diable!

CŒUR A CŒUR i2$

Excusez-moi. C'est de la fatigue, docteur. Voici vingt houres que je m*épuise à me dominer.

DORÉ, regardant sa monbc

Continuez, je vous prie.

HELLOUIN Vous êtes pressé?

DORÉ Je n'ai plus beaucoup de temp.» à vous consacrer.

HELLOUIN

J'achève. Aussitôt le dîner fini, elle se lève comme une automate, me dit un bonsoir machinal et se couche. Je m'installe dans sa chambre sur une chaise longue et je fais semblant de lire. Une heure passe,., tout de même! Sa respiration régulière semble indiquer qu'elle s'eat endormie. Je m'approche et longuement, je la regarde; je vous fais grâce de ce qui s'est passé dans cette pauvre tête; j'étais heureux au moins de sentir apaisée pour quelques heures sa petite âme tourmentée. J'éteins, je vais me retirer sur la pointe des pieds, quand tout à coup, dans un silence plus profond, je l'entends; je l'entends qui pleurait dans son oreiller, mais doucem.ent, lointainement, avec d'infinies précautions, que je devinais, pour ne pas attirer mon attention. Elle pleurait, je l'entendais aussi, des pleurs qui m'étaient étrangers. Et cela, monsieur, était si douloureux, si poignant, cette confrontation muette de nos deux solitudes, ce duel de silences qui s'observaient et se défiaient l'un de l'autre, que je n'ai pas osé m'apprccher davantage, la prendre dans mes bras, la confesser, la consoler, Ella voulait garder sa souffrance pour «lie toute seul» «t s© fermait tout «ntière sur son secret. Soit! Je suis resté là toute la nuit, près

d'elle, à son insu, à entendre tomber en moi toutes ce* larmes qu'elle ne versait pas sur moi. {Il est très ému.)

DORÉ, grcrvement

Allez! Je sais que les souffrances physiques ne sont rien auprès de pareilles agonies morales. Je vous plains de tout mon cœur, monsieur. Le geste de refus d'une petite main qui écarte un cœur d'homme, gonflé de dévouement inutile, peut faire des blessures plus aiguës que nos instruments. Mais, voyez-vous, il faut pardonner aux femmes; elles seraient lourdement coupables si elles savaient comment nous pouvons souffrir. Elles l'ignorent, je vous le jure; je les connais trop pour ne pas supplier qu'on les absolve. Pas une d'elles ne s'est jamais doutée du mal qu'elle pouvait faire, parce que, voyez-vous, elles souffrent autrement que nous.

HELLOUiN, très doucement

Vous la défendez, docteur. Mais... je ne lui en voulais pas. Tout de même, vous venez de me parler d'une façon que je n'oublierai pas et je vous en remercie. Vous savez tout maintenant... tout ce que je sais.

// s'assied, épuisé. Le docteur se promène de long en large, les mains derrière le dos, réfléchissant.

DORÉ

Je crains bien, malheureusement, cher monsieur Hellouin, de ne pouvoir pas vous être cette fois d'un secours très efficace. Trop de choses m'échappent. Cependant je ne voudrais pas vous quitter sans vous avoir donné au moins un conseil utile; mais comment atteindre le secret du chagrin qui tourmente M'"" Hellouin? car tout est là, puisque vous-même... Enfin, procédons par ordre.

Il uùance un pouf et s^assied familièrement en face d'Hellouin.

HELLOUIN, lui désignant un fauteuil

Docteur !

Non, merci. Je suis très bien ainsi. Voyons... Laissons de côté le passé, tout ce qui a précédé votre séjour aux Chablettes. Le drame actuel, j'en ai la conviction, est né là. Votre femme, me dites-vous, était partie de Paris mal disposée, mélancolique, taciturne; elle y revient en octobre gaie, sociable, de bonne humeur; c'est cela-, n'est-ce pas?

HELLOUIN

C'est cela même.

DORÉ

Chose curieuse, ce changement physique et moral coïncide avec un changement brusque dans ses relations avec M""* Morain, sa plus ancienne, sa meilleure amie, me dites-vous.

HELLOUIN En effet.

DORÉ

Voilà une prem.ière série de faits. La seconde commence hier. Elle revoit longuement, et pour la première fois, depuis des semaines, cette même M'"'' Morain, et, à la suite de cette entrevue, elle a, la nuit dernière, une véritable crise de désespoir.

HELLOUIN C'est exact.

DORÉ

De cette double série de faits, je suis ansené à conclure d'abord que le secret de votre femme est connu de M™* Morain. Je serais même tenté d'aller plus loin, et de penser que ce secret les concerne l'une et l'autre et

qu'elles jouent, toutes le* deux, un rôle actif et probablement antagoniste dans une aventure que nous ignorons.

KELLOUIN, fronçant les sourcils

Une aveBture?

DORÉ

Je ne fais que des suppositions, remarquez-le bien. Le rôle d'une hypothèse est de coordonner provisoirement une ou plusieurs séries de faits sans rapports immédiatement évidents. Or, tous ceux que vous me soumettez s'expliquent de la façon la plus naturelle si, par exemple, un dissentiment grave s'était élevé entre les deux amies à l'occasion d'une troisième personne avec qui votre femme se serait rencontrée aux Chablettes.

HELLOUIN, tes pâle

Une troisième personne... m.ais songez donc à ce que vous dites, docteur; c'est... c'est impossible.

DORÉ

Ah! cher monsieur, si la vérité vous fait peur... je m'arrête.

HELLOUIxN

Nullement, docteur; je ne la crains pas, je n'ai rien à en craindre. Nous sommes ici pour la chercher ensemble et, si possible, pour la trouver, quelle qu'elle soit!

DORÉ

Voyons. Est-ce qu'il y avait beaucoup de monde, l'été dernier, chez vos amis Morain pendant que vous y séjourniez?

HELLOUIN

Oui, docteur. Nous étions une quinzaine d'invités environ.

DORE

En réfléchissant bien, vous ne voyez... personne à qui votre femme ou M"* Morain aient paru porter un intérêt particulier?

HELLOUÏN

Non, docteur. Personne.

DORÉ

Vous comprenez, n*est-ce pas? La rencontre — supposée — de votre femme et de cet inconnu, aux Chablettes, aurait provoqué chez elle celte résurrection physique et morale qui vous a tant surpris et réjoui. Mais voici qu'à l'occasion de cet inconnu, une rivalité naît entre les deux amies. Elles se quitttent fâchées et cessent de se voir. La nécessité d'une explication, j'imagine, les force à se rapprocher hier; scène violente, d'où votre femme sort vaincue et désespérée. Tous les faits ainsi envisagés s'enchaînent et s'expliquent.

HELLOUÏN

Oui, oui, évidemment, mais l'inconnu, cet inconnu...

DORÉ

Comment voulez-vous que je vous le désigne? D'ailleurs, cette enquête n'est plus de mon domaine. Je vous ai promis un conseil. Voici le seul que je puisse, pour le moment, vous donner. Puisque le séjour des Chablettes avait heureusement influé sur la santé et le caractère de M"* Hellouin, n'hésitez pas. Emmenez-la le plus tôt possible dans un endroit analogue, sain, aéré, pittoresque et entourez-la d'amis susceptibles de la distraire de ses ennuis ou de son ennui. Voilà.

Merci, docteur. Parbleu! Je sentais bien qu'un

voyage, en ce moment, serait une diversion excellente; mais je n'aurais jamais osé l'imposer à ma femme de ma propre initiative... Tandis que maintenant...

DORÉ Ne la brusquez pas, surtout.

HELLOUIN

Soyez tranquille. Vous partez?

DORÉ

îl le faut. Je suis en retard. Ah! un dernier mot. A l'occasion, priez donc M""' Morain de vous expliquer pourquoi ses relations avec votre femme ont pris tout à coup ce caractère troublé. Croyez-vous qu'elle y consentira?

HELLOUÎN

J'espère. Elle a une grande amitié pour Lucienne et pour moi et si j'insistais...

DORÉ

Insistez. Elle seule sait la vérité,

HELLOUIN Alors, elle me la dira.

DORÉ Ce n'est pas sûr. Chut! j'entends...

HELLOUIN, regardant vers la baie

C'est elle. Docteur, il va falloir que vous redeveniez pour quelques instants mon vieux Doré ! Ne m'en veuillez pas.

Vous plaisantez!

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