SCÈNE V LA COMTESSE, OLYMPE, VIRGINE, MÉLISSE
LA COMTESSE
Savez-Yous que Dorante arrive ici ce soir ?
OLYMPE
Avouez que déjà vous brûlez de le voir.
Je ne le cache point, j'en aurai de la joie.
OLYMPE
Je ne sais plus de vous ce qu'il faut que je croie : Les devoirs du marquis ne vous déplaisent pas. Dans ceuxde l'Inconnu vous trouvez quelque appas; Et d'autres soupirants, aussitôt qu'ils arrivent, Peuvent prétendre au cœur que tous les deux pour- C'est aller un peu loin. [suivent.
LA COMTESSE
De quoi vous étonner?
Pour prétendre à mon cœur, me le font-ilsdonner? Croyez-moi, pour n*avoir nul reproche à se faire, 11 faut de sa conduite éloigner le mystère, S'acquérir des amis, sans trop les rechercher, Se divertir de tout, et ne point s'attacher : C'est ainsi que j'en use, et je m'en trouve heureuse; Point d'afTaire de cœur qui me tienne rêveuse. Tous ceux qu'un peu d'estime engage à m'en conter, Me trouvent, sans façon, prête à les écouter. Je vois avec plaisir leur différent génie. Et j'appelle cela recevoir compagnie.
OLYMPE
Mais, en vous en contant, ils vous parlent d'aimer?
LA COMTESSE
Je n'y vois pas contre eux de quoi se gendarmer. Est-il quelque entretien , hors de là, qui m'ennuie? Et nous parleront-ils de beau temps ou de pluie? Notre sexe, partout, fait des adorateurs ; Et, fût-ce la plus laide, on lui dit des douceurs. Pour moi, qu'aucun aveu sur l'amour n'effarouche, A personne jamais je ne ferme la bouche; Et, grossissant ma cour d'esclaves différents, J'écoute les soupirs, et ris des soupirants. Ce n'est pas, après tout, leur faire grande injure; Ils ont beau de leurs maux nous tracer la peinture. Tous ces empressements de belle passion Souvent sont moins amour que conversation; Et le plus languissant, alors qu'il nous proteste, A, tout près d'expirer, de la santé de reste. Si sur nous quelquefois le murmure s'étend. C'est pour ce que l'on fait, non pource qu'on entend; Et ces miroirs d'honneur, ces prudes consommées, Qui du seul nom d'amour se trouvent alarmées. Succomberaient bientôt à la tentation.
Puisqu'un mot sur leur cœur fait tant d'impression. Jamais à prendre feu je n'ai l'àme si prompte. Les déclarations ne sont pour moi qu'un conte ; Et, quoi que mes amants par là se soient promis. Je ne vois, ne regarde en eux que mes amis. Je prends sur leur esprit un empire commode;
Et, s'ils m'aiment, il faut qu'ils vivent à ma mode; L'un veille à mes procès, l'autre à mes bâtiments.
OLYMPE
Et comment accorder ce grand nombre d'amtnts.
LA COMTESSE
Si c'est être coquette, au moins quoi qu'on en croie, C'est l'être de bon sens, et vivre pour la joie Chacun chercheà me plaire, et, ne promettant rien, Je fais amas de cœurs sans engager le mien. Comme à fuir le chagrin tous mes soins aboutissent, Il n'est pas jusqu'aux sots qui ne me divertissent, Et dont le ridicule à pousser des soupirs, Ne me soit quelquefois un sujet de plaisirs. Quoique veuve, je suis peut-être encor d'un âge A suivre l'humeur gaie où mon penchant m'engage, J'en veux jouir. Jamais je n'aurai meilleur temps: J'ai du bien,desmaisonsàPariscommeauxcbanips, Ma personne a de quoi ne pas déplaire, on m'aime; Et, tant que je voudrai me garder à moi-même, Ne point prendre de maître en prenant uo époDX, Mon sort égalera le destin le plus doux.
C'est ce qu'encor longtemps vous aurez peineâ faire: Le marquis n'est point fait d'un air à ne pas plaire; Et vous estimez tant ce qu'il vous rend de soins, Qu'il n'y va, pour l'aimer, que du plus ou da moins. L'Inconnu peut d'ailleurs avoir touché votre âme; Et si, parce qu'il fait, on juge de sa flamme. Il est bien malaisé qu'un si parfait amant N'ait mérité de vous un peu d'engagement. Son cœur impatient de vous voir attendrie. Joint la magnificence à la galanterie.
Et les porte si loin, qu'on y voit chaque jour Briller également et l'esprit et Pamonr.
LA COMTESSE
n faut vous l'avouer, l'Inconnu m'embarrasse; Ce qu'il ordonne est fait avecqne tant de grâœ, Que je m'en sens touchée, et craindrais de l'aimer Si je le voyais tel qu'on peut le présumer. J'admire chaque jour les détours qu'il emploie Pour me faire agréer les bouquets qu'il m'enfoie : Jamais si galamment rien ne fut concerté. C'est toujours de l'adresse et de la nouveauté : Cependant, j'ai beau faire afin de le connaître, Tous ses gens sont muets sur le nom de leur mattre; Et même, comme ils sont étrangers la plupart, Son secret avec eux ne court point de hasard ; [dre, C'esten vainqu'on lessuit,on n'enpeutrienapprefi- Ce sont acteurs instruits qui savent où se rendre, Et qui se séparant quand ils sortent d'ici. Par leur prompte retraite augmentent mon sooci. Qui peut les employer?
OLYMPE
J'en vois tant qui font gloire De soupirer pour vous, que je ne sais qu'en croire. Quel qu'il soit, c'est de vous un amant bien épris.
LA COMTESSE
Mes soupçons sont d'abord tombés sur le marquis, n m'aime, il est galant; mais ses gens qu'on épie