LE FESTIN DE PIERRE, ACTE I, SCÈNE U
Si d*un si lâche tour l'infamie éternelle, Ni de sa qualité...
La raison en est belle; Sa qualité! C'est là ce qui rarrêteroit.
GUSMAN
Tant de vœux...
SGANARELLE
Rien pour lui n'est trop chaud ni trop froid ; Vœux, se rments,saus scrupule il met tout en usage.
GUSMAN
Mais ne songe-t-il pas à l'hymen qui l'engage? Croit-il le pouvoir rompre?
SGANARELLE
Hé, mon pauvre Gusman , Tu ne sais pas encor quel homme est don Juan.
GUSMAN
S'il est ce que tu dis, le moyen de connaître De tous les scélérats le plus grand, le plus traître? Le moyen de penser qu'après tant de serments. Tant de transports d'amour, d'ardeur, d'empresse- De protestations des plus passionnées, [ments, De larmes, de soupirs, d'assurances données, Il ait réduit Elvire à sortir du couvent, A venir l'épouser, et tout cela du vent?
SGANARELLE
n s'embarrasse peu de pareilles affaires. Ce sont des tours d'esprit qui lui sont ordinaires; Et, si tu connaissais le pèlerin, crois-moi. Tu ferais peu de fond sur le don de sa foi. Ce n'est pas que je sache avec pleine assurance. Que déjà pour Elvire il soit ce que je pense. Pour un dessein secret en ces lieux appelé, Depuis son arrivée il ne m'a point parlé; Mais, par précaution, je puis ici te dire. Qu'il n'est devoirs si saints dont il ne s*ose rire. Que c'est un endurci dans la fange plongé. Un chien, un hérétique, un Turc, un enragé. Qu'il n'a ni foi ni loi, que tout ce qui le tente...
GUSMAN
Quoi, le ciel ni l'enfer n'ont rien qui l'épouvante?
SGANARELLE
Bon, parlez-lui du ciel, il répond d'un souris. Parlez-lui de l'enfer, il met le diable au pis ; Et, parce qu'il est jeune, il croit qu'il est en âge Où la vertu sied moins que le libertinage. Remontrance, reproche, autant de temps perdu. Il cherche avec ardeur ce qu'il voit défendu ; Et, ne refusant rien à madame nature, Il est ce qu'on appelle un pourceau d'Épicure. Ainsi, ne me dis point sur sa légèreté, Qu'Elvire, par l'hymen, se trouve en sûreté; C'est peu par bon contrat qu'il en ait fait sa femme, Pour en venir à bout, et contenter sa flamme. Avec elle, au besoin, par ce môme contrat, U aurait épousé toi, son chien et son chat. C'est un piège qu'il tend partout à chaque belle ; Paysanne, bourgeoise, et dame et demoiselle, Toutle charme; et,d'abord, pourleurdonnerleçon,
Un mariage fait lui semble une chanson. Toujours objets nouveaux, toujours nouvelles flam- Et si je te disais combien il a de femmes, [mes; Tu serais convaincu que ce n'est pas en vain Qu'on le croit l'épouseur de tout le genre hamiiD.
GUSMAN
Quel abominable homme I
SGANARELLE
Et plus qu'abomiDable, Il se moque de tout, ne craint ni Dieu, ni diable; Et je ne doute point, comme il est sans retour, Qu'il ne soit par la foudre écrasé quelque jour. II le mérite bien ; et, s'il te faut tout dire, Depuis qu'en le servant je souffre le martyre, J'en ai vu tant d'horreurs, que j'avoue aujourd'hoi Qu'il vaudrait mieux cent fois être au diablequ'àloi.
GUSMAN
Que ne le quittes-tu ?
SGANARELLE
Le quitter I Comment faire?
Un grand seigneur méchant est une étrange af-
[faire.
Vois-tu, si j'avais fui, j'aurais beau me cacher, Jusque dans l'enfer même il viendrait me cher- La crainte me retient ; et, ce qui me désole, [cher. C'est qu'il faut avec lui faire souvent l'idole, Louer ce qu'on déteste, et, de peur du bâton, Approuver ce qu'il fait, et chanter sur son too. Je crois dans ce palais le voir qui se promène. C'est lui. Prends garde au moins...
GUSMAN
Ne t'en mets point en peine.
SGANARELLE
Je t'ai conté sa vie un peu légèrement, C'est à toi là-dessus de te taire, autrement...
GUSMAN, ê'en allant.
Ne crains rien.