LE FESTIN DE PIERRE, ACTE III, SCÈNE IL
LEONOR
Sous les arbres assise, elle prend l'air là-bas. Allons le savoir d'elle.
D. JUAN
Hé, ne nous pressons pas.
(i SganarelU,)
Qu'elle est propre à causer une flamme amoureuse!
LEONOR
11 faudra que je sois pourtant religieuse.
D. JUAN
Ah, quel meurtre ! Et d'où vient? Est-ce que vous Tant de vocation ? [avez
LÉONOR
Pas trop, mais vous savez Qu'oo menace une fille, et qu'il faut sans murmu- D. JUAN. [re...
C'est cela qui vous tient?
LÉONOR
Et puis ma tante assure Que je ne suis point propre au mariage.
D. JUAN
Vous?
Elle se moque, allez, faites choix d'un époux. Je vous garantis, moi, s'il faut que j'en réponde, Propre à vous marier plus que fille du monde. Monsieur le médecin s'y connaît, et je veux Que lui-même...
SGANARBLLE, lui tâian*. le pouls.
Voyons. Le cas n'est point douteux.
Mariez-vous, il faut vous mettre deux ensemble, Sinon, il vous viendra mal encombre.
LEONOR
Ah! Je tremble.
Et quel mal est-ce là que vous nommez?
SGANARELLE
Un mal Qui consume en six mois l'humide radical, Mal terrible, astringent, vaporeux.
LÉONOR
Je suis morte.
SGANARELLE
Mal surtout qui s'augmente au couvent.
LÉONOR
Il n'importe, On ne laissera pas de m'y mettre.
D. JUAN
Et pourquoi?
LÉONOR
A cause de ma sœur qu'on aime plus que moi. On la mariera mieux quand on n'aura plus qu'elle.
Vous êtes pour cela trop aimable et trop belle. Non, je ne puis souffrir cet excès de rigueur; El» dès demain, pour faire enrager votre sœur, h veux vous épouser. En serez-vous contente?
LÉONOR
Hé, mon Dieu, n'allez pas en rien dire à ma tante,
Sitôt que du couvent elle voit que je ris.
Deux soufflets me sont sûrs, et ce serait bien pis
Si vous alliez pour moi parler de mariage.
D. JUAN
Hé bien, marions-nous en secret; je m'engage. Puisqu'elle vous maltraite, à vous mettre en état De ne rien craindre d'elle.
SGANARELLE
Et par un bon contrat; Ce n'est point à demi que monsieur fait les choses.
D. JUAN
J'avais pour fuir l'hymen d'assez pressan tes causes ; Mais pour vousfaire entrer au couvent malgré vous, Savoir qu'à la menace on ajoute les coups. C'est un acte inhumain dont je me rends coupable Si je ne vous épouse.
SGANARELLE
Il est fort charitable.
Voyez, se marier pour vous ôter Tennui D'être religieuse, attendez tout de lui.
LÉONOR
Si j'osais m'assurer...
C'est une bagatelle, Que ce qu'il vous promet. Sa bonté naturelle Va si loin, qu'il est prêt, pour faire trêve aux coups. D'épouser, s'il le faut, votre tante avec vous.
LÉONOR
Ah ! Qu'il n*en fasse rien ; elle est si dégoûtante... Mais moi,suis-je assez belle...
D. JUAN
Ah, ciel! Toute charmante.
Quelle douceur pour moi de vivre sous vos lois ! Non, ce qui fait l'hymen n'est poinlde notre choix. J'en suis trop convaincu, je vous connais à peine, Kt, tout à coup, je cède à l'amour qui m'entraîne.
LÉONOR
Je voudrais qu'il fût vrai, car ma tante, et la peur Que me fait le couvent...
D. JUAX.
Ah ! Connaissez mon cœur.
Voulez-vous que ma foi, pour preuve indubitable. Vous fasse le serment le plus épouvantable? Que le ciel...
LÉONOR
Je VOUS crois, ne jurez point.
D. JUAN
Hé bien?
LÉONOR
Mais, pour nous marier, sans que l'on en sût rien. Si la chose pressait, comment faudrait-il faire?
Il faudrait avec moi venir chez un notaire. Signer le mariage, et, quand tout serait fait, Nous laisserions gronder votre tante.
SGANARELLE
En efl'et; Quand une chose est faite, elle n'est pas à faire.
LÉONOR
Oh, ma tante et ma sœur seront bien en colère,